‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 259 sur 345 · RAGOTZI EN FRANCE; SON EXTRACTION · texte numérisé non relu

RAGOTZI EN FRANCE; SON EXTRACTION

et arriva à Rouen. Il avoit pris le titre de prince de Transylvanie reconnu du pays , du Turc et de tous les mécontents hongrois , qui le vouloient faire roi de Hongrie , lorsque le prodigieux succès de la bataille d'Hochstedt changea toute la face des affaires. La France l'avoit aussi reconnu et stipendié. Des Alleurs avoit été longtemps auprès de lui , et à la fin y avoit pris caractère public d'envoyé du roi , d'où il étoit passé à l'ambassade de Constantinople. Ragotzi , qui n'avoit de ressource qu'en France , comprit bien que son titre y seroit embarrassant et l'excluroit de tout; il prit donc le parti de l'incognito, ne voulut et ne prétendit rien, et prit le nom de comte de Saroz. M. de Luxembourg, qui étoit à Rouen , le reçut sans honneurs , mais avec les civilités les plus distinguées , le logea , le défraya et lui prêta sa maison à Paris , où il vint peu de jours après. En dernier lieu il venoit d'Angleterre, où il étoit peu resté. Ce chef si chéri des mécontents de Hongrie mérite bien une petite digression.

Son trisaïeul, Sigismond Ragotzi, fut élu prince de Transylvanie après la mort du fameux Botskay en 1606. C'étoit un homme sans ambition , tranquille et paisible , également bien avec le Grand Seigneur Achmet et l'empereur Matthias. Il ne se soucioit point de la principauté, et dès l'an 1608 il la céda à Gabriel Bathori , que ses cruautés firent chasser par Bethlem Gabor , qui devint prince de Transylvanie.

Georges Ragotzi fut fait prince de l'empire, et fut élu prince de Transylvanie, en 1631 , par la protection de la maison d'Autriche. Il épousa la fille d'Etienne , frère de Bethlem Gabor , prince de Transylvanie; en secondes noces, Suzanne Lorantzi, dont il eut Sigismond. duc de Mongatz , qui n'eut point d'enfants d'Henriette , fille de Frédéric V , électeur palatin.

Du premier lit vint autre Georges, prince Ragotzi , prince de Transylvanie après son père , mort en 1648. Ce second Georges fut fort malmené des Turcs, et mourut à Waradin, en juin 1660, des blessures qu'il avoit reçues , un mois auparavant , en un combat qu'il perdit contre eux à Plansenberg , près d'Hermanstadt , où il fit des prodiges de valeur. Il avoit épousé Sophie , héritière de la maison Bathori , dont il laissa :

Frédéric , prince Ragotzi , qui passa toute sa vie particulier. Il épousa Hélène Esdrin , fille de Pierre , comte de Serin , vice-roi ou ban de Croatie, qui fut un des principaux chefs de la révolte qui commença en 1665 contre l'empereur. Les Hongrois se plaignoient des garnisons allemandes et de l'infraction de leurs privilèges. Serin, au lieu d'exécuter les ordres de l'empereur pour les fortifications des places frontières, ne songea qu'à les traverser. Il leva des troupes en 1666 avec le comte Nadasti, président du conseil souverain de Hongrie, sous prétexte de s'opposer aux Turcs. Leur dessein étoit de se défaire de l'empereur Léopold à son passage près de Puttendorf , place de Nadasti, allant avec douze gentilshommes seulement et Lobkowitz , grand maître de sa maison , au-devant de l'infante d'Espagne , qu'il alloit épouser. Le commandant de l'embuscade devoit l'envelopper et le poignarder; mais elle ne fut placée qu'après qu'il fut passé. Ce grand coup manqué . et Serin, irrité du refus du gouverneur de Carlstadt qui l'auroit rendu tout à fait Saint-Simon vi 16

362 RAGOTZi; SA FAMILLE, SA FORTUNE. [1713]

maître de la Croatie , il résolut de soustraire la Hongrie à l'empereur, II gagna le comte Frangipani dont il avoit épousé la sœur , le comte de Tattenbach et son propre gendre le prince Ragotzi , qui est père de celui qui donne lieu à cette digression. Tout ceci se passa en 1669.

Ces chefs sentirent qu'ils ne pouvoient se passer des Turcs-, ils leur firent des propositions. Le Grand Seigneur voulut des places de sûreté en Hongrie pour leur donner des troupes; ils firent ce qu'ils purent pour lui en livrer. Cependant , soit que le Grand Seigneur , peu porté à la guerre, en révélât le secret, soit qu'il eût été découvert par un Grec nommé Panagiotti, qui servoit d'interprète au résident de l'empereur à Constantinople , l'empereur sut tout ce qui s'y étoit passé. En 1670, il envoya le général-major Spanckaw avec six mille hommes en Croatie, où Serin, trop foible pour résister, implora la clémence de l'empereur, et lui envoya son fils unique pour otage de sa fidélité future. Cela n'empêcha point Spanckaw d'assiéger Schackthom , où Serin et Frangipani , son beau-frère , s'étoient retirés , et de s'en rendre maître . où il prit la comtesse Serin, sœur de Frangipani. Les deux beaux-frères s'étoient évadés par une porte secrète ; ils se retirèrent dans un château du comte Keri qu'ils comptoient leur ami, mais qui se saisit d'eux, et les fit conduire à Vienne, où ils furent mis en prison. Serin y éprouva le sort ordinaire des grands criminels malheureux. Frangipani, pour avoir grâce et obtenir ses charges , n'oublia rien pour le perdre. Ragotzi même livra toutes les lettres qu'il avoit reçues de lui. Le capitaine Tcholnitz , qui étoit de leur secret, et qui s'en repentit, porta à l'empereur une lettre que Serin lui avoit donnée pour Frangipani dès avant leur emprisonnement , depuis lequel Nagiferentz fut arrêté : c'étoit le secrétaire de la ligue. On trouva chez lui les pièces de la conjuration . les divers traités , et cinq cassettes pleines de lettres, d'instructions, d'actes, qu'on envoya à Vienne. Nadasti avoit déjà été arrêté. Le procès fut juridiquement instruit; les plus grands seigneurs furent nommés juges; les prisonniers , qui avoient été transférés à Neustadt. y eurent la tête coupée publiquement le 30 avril 1671. La comtesse Serin, sœur de Frangipani, l'eut deux ans après, 18 novembre 1673. Leur fils unique perdit le nom et les armes de sa famille ; on lui donna le nom de Gadé , et on le renferma pour toute sa vie dans le château de Rattenberg. L'irruption de l'électeur de Bavière dans le Tyrol le fit transférer en 1703 à Gratz en Styrie, où il mourut, la même année, de maladie. Sa sœuruniquç, veuve Ragotzi en 1681 , et mère de notre Ragotzi, étoit ainsi devenue puissante héritière.

Le fameux Tékéli avoit eu envie de l'épouser lorsqu'elle étoit fille. Le comte Etienne , son père , étoit fort puissant en Hongrie , et y jouissoit de trois cent mille livres de rente. Les ministres de l'empereur furent accusés de l'avoir injustement enveloppé dans l'affaire du comte Serin, pour s'emparer de ses grands biens. Après l'exécution du comte Serin et des autres chefs , le général Sporck alla assiéger les places de Tékéli . qui, ne se trouvant pas en état de leur résister, l'amusa, et fit évader cependant son fils unique Émeric Tékéli, travesti en paysan, avec deux gentilshommes déguisés de même , qui le conduisirent heureusement

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