P. DAUBENTON ET FABRONI
retirant l'approbation qu'il y avoit autrefois donnée. Mais ce qui suffisoit en soi n'étoit pas le compte du P. Tellier. 11 voulut une constitution qui condamnât une foule de propositions extraites de ce livre , en la manière et par les raisons qui viennent d'être expliquées. Le roi redoubla d'instances auprès du pape, et le P. Tellier, pour les mettre l'un et l'autre hors d'état de pouvoir reculer dans les suites, fit en sorte que le roi répondit au pape sur son autorité dans son royaume, que sa constitution y seroit reçue sans difficulté de quelque part que ce fût.
Le P. Tellier n'eut pas à Rome des conjonctures moins favorables qu'en France. Le P. Daubenton dont j'aurai occasion de parler ailleurs, plus savant, plus accort, plus rompu au monde et aux cours , mais au fond non moins déterminé jésuite que le P. Tellier, congédié de confesseur du roi d'Espagne par les intrigues de Mme des Ursins à qui son crédit et ses manèges firent ombrage , étoit passé en Italie où il restoit assistant françois du général des jésuites, qui est pour chaque grande nation la première place après la sienne. Il étoit donc à Rome, et il y vivoit comme les plus importants de ses confrères et les plus initiés dans les mystères les plus secrets de leur compagnie , dans la plus étroite liaison et la plus réciproque confiance avec le cardinal Fabroni. J'ignore s'il étoit de ceux que les jésuites savent s'approprier à Rome, depuis les pluséminents personnages jusqu'aux plus obscurs parleurs présents, et les pensions proportionnées à l'état et au service qu'ils en tirent. Cette politique ne leur est pas nouvelle , et les a de tout temps bien utilement servis, elle n'est pas même ignorée; mais ni ceux qu'ils soudoient, ni ceux qui sont soudoyés , n'ont garde de s'en vanter. A l'égard de Fabroni , la mince fortune où il est né , celle qu'il a faite , l'appui déclaré qu'il a trouvé chez les jésuites dans tous les temps de sa vie , celui qu'il leur a rendu à découvert aussitôt qu'il s'est vu en état de le faire , l'application , la suite et souvent la fureur qu'il a montrée à soutenir toutes leurs causes, tous leurs intérêts, ceux même des personnes en qui ils en ont pris , ont pu faire croire qu'il ne leur étoit pas vendu pour rien , parce qu'il est vrai et public, et lui-même ne s'en cachoitpas, qu'il étoit plus ardent jésuite que les plus forcenés de l'espèce même du P. Tellier, et le plus occupé qu'eux-mêmes de leurs affaires.
C'étoit un bourgeois de Pistoie, venu à Rome avec de l'esprit, de la scolastique , du feu , de l'application au travail le plus ingrat, et la résolution de percer à quelque prix que ce pût être. Porté constamment f par les jésuites, il parvint à quarante ans à être, en 1691 , secrétaire des mémoriaux , et quatre ans après secrétaire de la congrégation de la propagation de la foi , où il eut moyen de déployer son savoir-faire en fa" veur de ses patrons. On ne connoît plus à Rome que le droit canon , et à leur mode, et la scolastique. Le cardinal Albane, qui étoit jeune et peu foncé , se livra à Fabroni pour le conduire dans sa fonction de secrétaire des brefs; il s'en trouva bien. Il s'accoutuma si fort à le consulter dans la suite, et peu à peu il se laissa tellement subjuguer à cet esprit haut et violent, qu'il devint son maître. Devenu pape, il le fit cardinal, et augmenta ainsi sa servitude. Fabroni et Daubenton firent donc le projet de la constitution par ordre du pape.