‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 307 sur 345 · AUDACIEUSE VISITE DU P. TELLIER · texte numérisé non relu

AUDACIEUSE VISITE DU P. TELLIER

étrangement étourdi d'un compliment si net , et qui lui présentoit si à découvert la paix ou la guerre. Il balbutia , et dans son trouble il ne put rien tirer de lui-même que des compliments , et to.ut ce que l'incertitude et l'étonnement put couvrir sous les plus grandes politesses. Ce n'étoit pas la monnoie dont Le Tellier se payoit ; il se leva froidement , dit au cardinal qu'il s'aviseroit; que, comme il désiroit d'être son serviteur , il souhaitoit et il espéroit que ce seroit bien , et que lorsque ses réflexions seroient faites il comptoit qu'il lui en feroit part, mais qu'il devoit l'avertir de ne les pas faire longues , parce que la charge de grand aumônier ne pouvoit vaquer longtemps. Il se retira en même temps, et laissa le cardinal épouvanté d'une déclaration si audacieuse.

Le cardinal de Rohan étoit né avec de l'esprit naturel, qui paroissoit au triple par les grâces de sa personne , de son expression , du monde le plus choisi dont le commerce l'avoit formé , par les intrigues et les liaisons où Mme de Soubise l'avoit mis de fort bonne heure. Son naturel étoit bon , doux , facile , et sans l'ambition et la nécessité qu'elle impose , il étoit né honnête homme et homme d'honneur ; d'ailleurs d'un accès charmant, obligeant; d'une politesse générale et parfaite, mais avec mesure et distinction; d'une conversation aisée, douce, agréable. Il étoit assez grand , un peu trop gros , le visage du fils de l'Amour , et outre la beauté singulière, son visage avoit toutes les grâces possibles, mais les plus naturelles, avec quelque chose d'imposant et encore plus d'intéressant, une facilité de parler admirable et un désinvolte merveilleux pour conserver tous les avantages qu'il pouvoit tirer de sa princerie et de sa pourpre, sans montrer ni affectation ni orgueil , et n'embarrasser ni lui-même ni les autres ; attentif surtout à se mettre bien avec les évêques, à se les attirer et à se conserver l'attachement de toute la gent doctrinale , qu'il s'étoit fait un capital de s'acquérir sur les bancs , et à quoi il avoit parfaitement su réussir.

Il étoit de juin 1674. Le cardinal de Noailles étoit dans l'apogée de sa faveur lorsqu'il fut question de séminaire et de théologie pour l'heureux fils de la belle Soubise. Elle avoit su toute sa vie ménager tout, et sa faveur extrême et déclarée et toujours soutenue , lui avoit tout facilité. Elle étoit donc bien de tout temps avec les Noailles , trop clairvoyants pour ne pas désirer encore plus d'être de ses amis. Par eux et par Mme de Maintenon même, à qui elle en fit sa cour, elle donna son fils au cardinal de Noailles dès son entrée dans l'archevêché de Paris , et le ]ui remit pour se reposer entièrement sur lui de toute son éducation ecclésiastique. Ces considérations engagèrent ce prélat d'en faire comme de son neveu; et cet intrus neveu, déjà fait aux manèges de sa mère, ■ n'oublia rien pour faire du prélat comme d'un véritable oncle en toutes choses , parce qu'il sentit que sa fortune en dépendoit et qu'elle ne pouvoit être que grande et prompte, s'il engageoit par sa conduite cet oncle adoptant à la vouloir. Il le mit à Saint-Magloire dont il fit son séminaire de confiance, choisit des gens pour former et veiller sur ses mœurs et ses études , et pour lui en rendre un compte particulier. Les charmes de la personne de l'élève furent secondés par tout, l'art d'une conduite qui répondit en tout aux vastes desseins de sa mère sur lui ,

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