‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 310 sur 345 · TALLARD L'ENTRAÎNE AU P. TELLIER · texte numérisé non relu

TALLARD L'ENTRAÎNE AU P. TELLIER

lui , et tous ceux encore qu'à l'abri de l'entier discrédit les jésuites sauroient lui susciter de toutes les façons, et par toutes sortes de canailles, qui aujourd'hui se croient honorés de le voir passer dans son antichambre.

Après l'avoir ébranlé de la sorte , Tallard lui fil honte de voir un autre que lui grand aumônier , et Bissy en sa place à la tête du parti favori, et en avoir toute l'autorité, le ralliement, la faveur, la confiance, les privances du roi , et de lui devenir nécessaire toute sa vie; tandis que lui-même seroit au rebut, et auroit peut-être l'affront de voir Bissy entrer au conseil, lui qui se tiendroit heureux de lui porter partout son portefeuille, et disposer de toutes les grandes places de l'Église que le besoin continuel que le confesseur auroit de lui l'empêcheroit de lui contester. De là, venant à toute la disproportion de Bissy à lui, il étala tous les avantages qu'il tireroit sans cesse pour les siens, s'il se mettoit à la tête de ce parti , avec le goût que le roi avoit pour lui et pour sa famille; qu'il seroit en état de tout prétendre et de tout obtenir, et même avec apparence d'être porté jusque dans le conseil. Il ignoroit sans doute, ou voulut ignorer, ce qui étoit échappé làdessus au roi à l'égard du cardinal de Janson , rapporté ci-dessus.

Après avoir flatté le cardinal de Rohan de pouvoir mettre ainsi tout à ses pieds, il se moqua de sa délicatesse sur le cardinal de Noailles, qui n'en seroit pas moins perdu quand il se perdroit avec lui , dont il ne seroit et ne passeroit jamais que pour le disciple, en se rangeant de son côté , ni pouvoit jamais atteindre à aucun des avantages et de la considération qui se tiroit de la qualité de chef de parti, qui demeureroient tous au cardinal de Noailles , par qui seul il végéteroit, et au fond lui seroit compté pour rien; au lieu que prenant le parti contraire, et dans ce parti se trouvant de bien loin sans égal en naissance , établissements, considération et dignité, il se verroit tout à coup vis-à-vis du cardinal de Noailles avec la supériorité que lui donneroit la faveur si déclarée du parti dont il seroit le chef, et le chef sans collègue, parce que Bissy, devenu cardinal , ne pourroit en aucun genre approcher de sa distinction par tout, et par cette disproportion inhérente seroit, malgré son âge, à son égard, moins que lui à celui du cardinal de Noailles, s'il avoit la folie d'en préférer le parti.

Ce qui rendoit Tallard si éloquent étoit son intérêt propre. Il ne s'étoit allié aux Rohan que pour en profiter. Il regardoit leur faveur comme un chemin à lui ouvert pour tout. Il comprenoit qu'aucun des deux frères n'entreroit dans le conseil , et la chose étoit visible. Mais lui qui avoit passé par tous les genres d'affaires considérables, qui n'avoit ni rang ni attachement étranger, qui avoit vu Harcourt si souvent près d'y entrer et que sa santé mettoit hors de toute portée , il se flatta que les jésuites feroient pour lui ce qu'ils ne pourroient pour le cardinal de Rohan, par leur intérêt propre. Il vouloit la pairie , il vouloit la survivance de son gouvernement, il vouloit une grande charge; en un mot que ne vouloit-il point , et que n'espéroit-il point en mettant le cardinal de Rohan à la tête d'un parti qui pouvoit et pourroit tout , et dont par là il espéroii bien de se mêler!

/j2Û TALLARD l'entraîne au p. TELLIER. [1713]

Enfin il acheva de déterminer le cardinal de Rohan., en lui persuadant qu'il n'auroit que l'honneur de la conduite de l'affaire et des assemblées, d'être à la tête du clergé de France, à la place du cardinal de Noailles, lui, à son âge, et qui par son siège n'étoit point de ce clergé; qu'il en deviendroit le modérateur et l'arbitre ; et que pour le travail il en chargeroit des commissaires et des bureaux qui lui présenteroient la besogne toute faite , dont il n'auroit que l'honneur. Ce point de paresse tenoit fort le cardinal , et ce fut aussi celui que Tallard vainquit le dernier ; mais son ambitieux bien-dire sut aussi en triompher, et jeter le cardinal de Rohan dans une fondrière , dont sa paresse et la flétrissure de son honneur lui ont coûté de sourds et de cuisants repentirs , et où sa vanité a eu fort à souffrir de l'égalité qu'à force de souplesse le cardinal de Bissy usurpa enfin pour le moins avec lui , dans la réalité de vrai chef de confiance de tout ce parti.

Le cardinal de Rohan , agité , battu plusieurs jours , ne put résister à son frère et à Tallard , que ce maréchal avoit gagné. Son marché fut grossièrement conclu au mot du P. Tellier, dont il devint l'esclave en même temps qu'il prêta le serment de grand aumônier de France. Moins je prétends m'étendre sur l'histoire de la constitution même, qui remplit seule des in-folio, et plus je crois devoir en montrer les ténébreuses trames , auxquelles seules je crois devoir me restreindre.

Quelque peu de cas que les jésuites fissent de l'esprit léger et du cœur encore plus volage du cardinal de Polignac , il étoit cardinal , et ils ne voulurent pas le mécontenter. La rage de courtisan , sous laquelle il gémit toute sa vie , lui avoit fait passionnément désirer la charge de maître de la chapelle du roi , c'est-à-dire uniquement des musiciens de la chapelle , depuis qu'elle vaquoit par la mort de l'archevêque de Reims. Devenu cardinal , il ne la souhaita pas moins , et , bien que d'autres cardinaux l'eussent possédée , il cri^t que sa pourpre y flatteroit le roi . contribueroit à la lui faire donner , et feroit encore plus sa cour ; il ne se trompa pas , surtout avec le concours des jésuites ; mais sa nouvelle dignité fit un embarras.

Cette charge , qui n'est pas des premières , ni même des secondes , ne prête serment qu'entre les mains du grand maître de la maison du roi , et ce grand maître étoit un prince du sang. Comment donc oser lui souffler un droii acquis , mais comment aussi ployer la pourpre romaine à cette sorte d'humiliation? Le respect du roi , légué par le Mazarin , pour cette sacrée pourpre l'emporta cette fois sur celui dont il se montroit si jaloux pour les princes de son sang. M. le Duc étoit son petit-fils , et dans la première jeunesse. Il donna la chapelle à Polignac, et régla que, pour cette fois et sans conséquence , sous prétexte d'être pressé d'entrer en fonctions, il profiteroit du voyage que M. le Duc alloit faire pour la première fois en Bourgogne et y tenir les états , pour de son consentement prêter, en son absence, serment entre les mains du roi, et cela se fit tout de suite avec la charge de grand aumônier.

En même temps , le cardinal de Polignac reçut le bonnet des mains du roi , présenté par l'abbé Howard , camérier du pape. C'étoit raison qu'un camérier anglois apportât une liarrette de la nomination du roi

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