MARIAGE DE PONTCHARTRAIN
vert et la nourriture à sa table. Onze ans de séjour de suite à Monaco l'avoient changée à n'être pas connoissable; elle ne put se le dissimuler à l'accueil qu'elle reçut à la cour, où elle ne sortit pas de l'appartement de son père, à y voir régner sa sœur, et y jouer le plus gros jeu du monde. Elle fit rompre le mariage avec éclat, mais d'ailleurs elle ne fit que changer d'ennuis et de peines. Nous verrons bientôt que Matignon en profita.
Un autre mariage se fit avec moins de bruit. Le duc de Châtillon, plus qu'estropié d'une blessure au pied qui peu à peu lui avoit engourdi les nerfs et Tavoit rendu comme paralytique , se démit de son duché à son fils unique, qu'il fit appeler duc d'Olonne, et le maria à la fille unique et fort riche que Barbezieux avoit laissée de son premier mariage avec la sœur du duc d'Uzès , dont Mme de Louvois fit magnifiquement fa noce. Il y avoit cinq ans au plus que Pontchartrain avoit perdu une femme de tous points adorable , l'unique peut-être qui eût pu avoir la vertu la raison, la conduite et l'incomparable patience de l'être de lui, et dont la considération , comme on l'a vu en son lieu , l'avoit soutenu et lui avoit sauvé sa place. Il s'étoit bientôt lassé de la comédie forcée de sa douleur, et quoiqu'il eût deux fils, il voulut absolument se remarier. Sa figure, hideuse et dégoûtante à l'excès, mais agréable et même charmante en comparaison de tout le reste, n'empêcha pas la séduction de l'éblouissement de sa place. Mlle de Verderonne, qui étoit riche, et qui étoit L'Aubépine comme ma mère, mais parente éloignée, en voulut bien.
Le chancelier, qui voyoit avec la dernière peine la façon dont je me conduisois à l'égard de son fils , se mit dans la tête un replâtrage pour le public, et d'exiger que j'allasse à la noce. Je m'écriai à la proposition. Il ne se rebuta point. Je m'adressai à la chancelière qui, là-dessus plus raisonnable que lui , essaya de le persuader : tout fut inutile. Il . pria, pressa, conjura, se fâcha, prit le ton d'autorité qu'il avoit sur moi. Finalement nous capitulâmes. Je lui déclarai donc que la violence qu'il exerçoit sur moi par cette complaisance étoit une tyrannie; que je ne changerois pour son fils ni de disposition , ni de volonté , ni de projet ; que je les lui réitérois même, moyennant quoi je ne voyois pas ce qu'il y avoit à gagner ni pour les uns ni pour les autres , à me traîner à une noce où , par le souvenir de sa première belle-fille , je ne pourrois être qu'affligé, et où, par ce qui s'étoit passé, il étoit bien difficile que son fils ne se trouvât fort embarrassé de ma présence, et moi au désespoir de la sienne. Je ne sais ce que le chancelier imagina, mais il me passa tout . pourvu que j'allasse à cette noce , que je visse par-ci par-là M. de Pontchartrain , c'est-à-dire que je ne fisse plus profession de ne point voir son fils , et de lui tourner le dos partout où je le rencontrois. Il voulut peut-être lui ôter un dégoût public fort nouveau à sa place, détourner par là les remarques journalières du monde , et ses raisonnements sur une conduite à laquelle le chancelier sembloit bien consentir, puisqu'elle n'avoit rien changé dans l'intimité, ni dans la continuité de notre commerce, et par conséquent aggraver les torts de son fils. [J'ignore] s'il espéra, en ôtant cette rudesse extérieure, que le temps nous rap-
440 LE CHANCELIER ME FORCE d'y ASSISTER. [1713]
procheroit, émousseroit ma haine, mes résolutions, mes projets; quoi qu'il en fût. je ne pus résister au chancelier.
Il n'osa exiger de Mme de Saint-Simon la même complaisance. La mémoire de sa chère cousine étoit trop avant dans son cœur pour lui permettre de voir une cérémonie qui la lui rappelleroit d'une manière si touchante. Elle ne put même répondre à tout ce que la nouvelle femme lui prodigua d'avances ; la place qu'elle tenoit lui tut insupportable. Elle le lui avoua , et ne la vit presque point.
Pour moi, je fus donc à la noce comme on va à la potence. Elle fut faite à Pontchartrain avec un très-petit nombre de personnes. L'évêque de Chartres diocésain les maria. Le chancelier et la chancelière ne cessèrent d'y pleurer leur première belle-fille; ils ne s'en cachèrent pas même. Les amis et les proches s'en contraignirent peu. Tout le domestique ne discontinua d'être en larmes. Ce qui s'y trouva du côté de Mlle de Verderonne demeura dans un sombre que les maussaderies du bel époux ne rassérénèrent pas. Jamais je ne trouvai deux jours si longs en ma vie.
De si tristes noces font souvenir de la mort , et pénètrent de réflexions. Aussi apprit-on la mort d'une fille du maréchal de Villeroy, mariée à Lisbonne au comte de Prado en 1688, dont nous avons vu longtemps le fils logé, nourri et entretenu de tout très-noblement par le maréchal de Villeroy, avec lequel il fit quelques campagnes, et longtemps depuis la paix à Paris. Il s'appeloit J. de Souza, et il étoit troisième marquis Das Minas, sixième comte de Prado, huitième seigneur de Beriguel, gentilhomme de la chambre du roi de Portugal , conseiller de guerre , mestre de camp général dans ses troupes , général de sa cavalerie , tous grands titres qui s'acquièrent promptement et ne sont pas grand'chose. L'entêtement du roi de Portugal pour la grandeur de la dignité de patriarche de Lisbonne qu'il avoit obtenue du pape pour le siège de cet archevêché dont il fît un colosse , causa l'exil du comte de Prado et la confiscation du peu qu'il avoit, et le réduisit, de peur de pis pour sa personne , à se sauver de Portugal pour n'avoir pas voulu arrêter son carrosse devant celui du patriarche dans les rues de Lisbonne. C'est ce qui le fit venir à Paris. Sa paix faite enfin avec le roi de Portugal, il retourna à Lisbonne, où peu après il fut assassiné sortant d'une église, en septembre 1622 , par don Juan de La Cueva et Mendoza. 11 n'avoit qu'un seul fils qu'il avoit perdu depuis quelques mois sans alliance , et il nefaisoit que de commencer à jouir de son bien. Il n'y avoit pas un an que son père étoit mort.
Ce père , qui s'appeloit le marquis Das Minas et avoit près de quatrevingts ans, est celui qui a toujours commandé l'armée portugaise contre Philippe V , qui prit force places en Espagne , qu'il garda peu , entra même dans Madrid, qu'il ne put conserver, et qui commandoit une aile de l'armée de l'archiduc avec dix-huit bataillons portugais à la bataille d'Almanza , que le duc de Berwick gagna complètement le 25 avril 1707 , et qui eut de si grandes suites. Das Minas continua de servir en chef jusqu'à la paix. Il avoit été vice-roi du Brésil , président du conseil des Indes à son retour, et successivement gouverneur de plusieurs provinces
de Portugal. Son père avoit eu un gouvernement de province, la présidence du conseil des Indes , l'ambassade de Rome. Il avoit été grand écuyer et grand maître des rois Jean IV et Alphonse VI. Il étoit la sixième génération directe et masculine de Roderic de Souza , bâtard de Martin- Alphonse de Souza. fils de Pierre- Alphonse de Souza, dont le père Alphonse-Denis étoit bâtard d'Alphonse III, roi de Portugal, mort en 1279.
Ce fut une chose très-rare de voir encore une belle-fille de Charles IX bâtarde vivre jusqu'en cette année, dans laquelle elle mourut en ce temps-ci de vieillesse et de misère. Elle s'appeloit Françoise de Narbonne. Elle étoit fille du baron de Mareuil, et avoit eu un frère page du duc d'Angoulême , bâtard de Charles IX. Il avoit épousé , en 1591 , la fille aînée du dernier connétable de Montmorency à Pézenas , dont il ne lui resta qu'un fils qui ne le survécut que de trois ans , qui a été le dernier duc d'Angoulême, Le père, veuf de la Montmorency en 1636, devint amoureux de la sœur de son page, et l'épousa en février 1644. G'étoit une grande femme parfaitement iselle et bien faite encore quand je l'ai vue, qui avoit quelque chose de doux, mais de majestueux. Elle représentoit la dignité et la vertu , qui fut chez elle sans tache et sans ride en tout genre toute sa vie. M. d'Angoulême la laissa veuve sans enfants et fort mal pourvue, en 1650. Il avoit près de soixante-dix-huit ans. Son fils ne s'en mit pas fort en peine, qui mourut à la fin de 1653, à cinquante-sept ans ; sa veuve encore moins . qui étoit La Guiche , fille du grand maître de l'artillerie , la même dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires , chez qui ma mère fut élevée et mariée , et qui mourut , en 1682 . à quatre-vingt-quatre ans. Elle ne pouvoit supporter une bellemère , et si inférieure , après laquelle il falloit passer.
Cette belle-mère étoit donc fort pauvre et fort abandonnée dans un appartement d'un couvent de Sainte-Elisabeth à Paris, où elle vivoit d'une pension du roi de vingt mille livres et de fort peu d'autre chose. Elle venoit une fois ou deux l'année à la cour , où sa vertu et sa conduite la faisoit bien recevoir de tout le monde et du roi avec distinction , mais sans avoir jamais participé à aucun des nouveaux honneurs comme la duchesse de Verneuil , sous prétexte que la bâtardise de son mari n'étoit pas des rois Bourbons. Les malheurs de la guerre , qui avoient porté tout à l'extrémité , suspendirent le payement des pensions. Mme d'Angoulême eut beau représenter qu'elle navoit au monde de subsistance que la sienne, le roi ne fut point touché de la laisser mourir de faim, dont elle seroit très-certainement morte sans une vieille demoiselle qui lui étoit attachée depuis longtemps , et à elle , qui avoit un petit bien à douze ou quinze lieues de Paris. Elle l'y mena, ne pouvant plus payer son couvent ni sa nourriture , et elle a vécu plusieurs années chez cette demoiselle à ses dépens, et y est morte sans que le roi , ni ses bâtards, ni les riches héritiers des deux ducs d'Angoulême, aient pu l'ignorer, et sans qu'ils en aient eu la moindre honte.
Un autre personnage singulier mourut en ce même temps à Paris, dans le séminaire des Missions-Étrangères. Il étoit troisième fils du célèbre Lyonne, ministre et secrétaire d'État, et il étoit né à Rome en 1655, pendant l'ambassade de son père vers les princes d'Italie. Il
442 MORT DE LA DUCHESSE D'aNGOULÊME. [1713]
n'avoit que seize ans quand il le perdit. Son frère, qui avoit la survivance du père, n'en put soutenir seul le poids. Il culbuta presque aussitôt, et cette famille tomba en désarroi malgré l'alliance du duc d'Estrées qui ne la put soutenir. La dévotion et le désastre firent prendre à l'abbé de Lyonne le parti des missions d'Orient. Il fut sacré évèque in partihus de Rosalie. Il travailla plus de vingt ans avec un grand zèle dans ces pays éloignés , et il acquit une grande connoissance des lettres et des sciences chinoises. Il revint en France avec les ambassadeurs de Siam, en 1686 , et s'en retourna avec eux l'année suivante. De Siam il passa à la Chine , où il se brouilla fort avec les jésuites sur les cérémonies chinoises , ainsi que tous les autres missionnaires. Ces affaires-là le firent revenir à Rome en 1703 , pour y soutenir la cause contre les jésuites. Il y demeura plusieurs années. Il revint de Rome à Paris , dans le séminaire des Missions-Étrangères, y travailler avec eux pour la même affaire, et il y mourut dans une vie fort retirée et fort appliquée , sans avoir quitté le dessein de retourner aux missions , qui lui avait toujours fait conserver sa grande barbe.
L'abbé Régnier , secrétaire perpétuel de l'Académie françoise , mourut aussi à plus de quatre-vingts ans. 11 avoit un talent particulier pour les langues et la poésie, et il avoit fait quantité de versfrançois, latins, espagnols et italiens. Il avoit passé presque toute sa vie dans l'hôtel de Créqui , et il étoit fort répandu et bien reçu dans les meilleures compagnies.
Souliers , chevalier d'honneur de Madame , mourut aussi. G'étoit un Janson , fort bon homme , et que Mme de Maintenon envoyoit quelquefois chercher les après-dînées à Marly , pour venir jouer au trictrac avec elle. Je ne sais comment cela s'étoit fait. Il étoit l'unique qui eût cette privance, mais il n'en tira aucun parti. Mortagne, qui étoit premier écuyer de Madame, passa à la charge de chevalier d'honneur, et il vendit celle de premier écuyer à un arrière-Simiane , mais ce ne fut que quelque temps après, parce que le frère de Souliers, qui étoit en Provence , eut d'abord la charge de chevalier d'honneur.
Le roi fut si content de la conduite de Beauvau , évèque de Tournai , pendant et après le siège de cette place, surtout de ce qu'il n'avoit pas Toulu en demeurer évèque depuis la prise , qu'il lui donna l'archevêché de Toulouse , vaquant par la mort du frère de Villacerf et de Saint- Pouange. Il passa depuis à Narbonne , et fut avec le marquis de Beauvau , son frère, de la promotion de l'ordre de 1724.
Les amusements étoient de plus en plus fréquents les soirs chez Mme de Maintenon , où rien ne pouvoit remplir le vide de la pauvre . Dauphine. Le duc de Noailles qui , comme on l'a vu , y étoit devenu fort étranger, chercha à s'y raccrocher par une Idylle dont il fit faire les paroles par Longepierre . sur la paix , et la musique par La Lande , maître de la musique de la chapelle. Le roi la fit chanter plusieurs fols. C'étoil à Marly, où le voyage fut fort long.
Le duc de Shrewsbury, pressé de retourner en Angleterre, obtint ce qui ne s'étoit point fait encore pour aucun autre ambassadeur, ni autre ministre étranger, et il le regarda comme une grâce. Il vint seul sans cortège et sans introducteur des ambassadeurs à Marly, comme un