‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 62 sur 345 · PRINCE DE ROHAN · texte numérisé non relu

PRINCE DE ROHAN

pinoy; cette union l'avoit lié à Mme la Duchesse. Sa chute, Tétat où le procès de la succession de M. le Prince mettoit ses affaires, le nombre d'enfants qu'elle avoit, lui fit espérer que le rang et les établissements de son fils , de son frère , de sa maison , avec ce palais et des biens immenses, pourroient tenter Mme la Duchesse de se défaire pour peu d'une de ses filles en faveur de son fils , et que le souvenir de sa mère pourroit encore assez sur le roi, avec la protection de Mme d'Espinoy auprès de Mme de Maintenon , pour lever la moderne difficulté des alliances avec le sang royal.

Il redoubla donc de jeu , de soins , de fêtes , d'empressement pour Mme la Du&hesse. Il s'étoit servi de sa situation brillante auprès de Monseigneur, et de ce qui le gouvernoit pour s'approcher de Mme la Dauphine par un jeu prodigieux, une assiduité et des complaisances sans bornes qu'il redoubla en cette occasion ; et la grande opinion qu'il avoit de sa figure lui avoit fait hasarder des galanteries par la Montauban sa cousine , dont Mme la Dauphine s'étoit fort moquée , mais fort en particulier , et l'avoit toujours traité avec distinction et familiarité à cause de Monseigneur et de ses entours. Il songeoit par là à donner une grande et durable protection à son rang de prince étranger. La consternation étoit tombée sur toutes ces usurpations étrangères qui espéroient tout de Monseigneur par ceux des leurs qui l'obsédoient, et qui se crurent perdues sans ressource par le nouveau Dauphin dont ils redoutoient les sentiments , et de ce qui pouvoit le plus sur lui. On a vu qu'ils auroient pu se trouver déçus dans leurs idées sur le père, mais elles étoient justes sur le fils, à qui la lecture avoit appris ce qu'ils savoient faire , et dont l'équité , le jugement solide et le discernement ne s'accommodoit pas d'un ordre de gens sortis , formés et soutenus par le désordre.

Le prince de Rohan ne put réussir dans ses vues auprès de Mme la Duchesse; il enraya promptement. Il n'eut garde de se montrer fâché par une conduite trop marquée qui auroit mis en évidence ce qu'il vouloit si soigneusement cacher; mais n'ayant plus ni vues ni besoin d'elle, il se retira peu à peu sans cesser de la voir , et Mme de Remiremont et Mme d'Espinoy , qui n'avoient plus à compter avec elle , s'en retirèrent aussi beaucoup peu à peu. On a vu plus haut ce que devint Mlle Choin.

D'Antin , mieux que jamais avec le roi , parvenu sitôt après la mort de Monseigneur au comble de ses désirs et de la fortune, n'eut pas besoin de grandes réflexions pour se consoler. On a vu, lors de la campagne de Lille, avec quelle souple adresse il avoit su s'initier avec Mme la Dauphine , qu'il n'avoit pas négligée depuis , et dont il espéroit un puissant contre-poids aux mœurs du nouveau Dauphin , et au plus qu'éloignement qui étoit entre lui et ceux qui pouvoient le plus sur ce prince. Il comptoit que la santé du roi lui donneroit le temps de rapprocher le Dauphin et de ramener peut-être à lui ceux qu'il craignoit davantage. La mort de Monseigneur l'affranchissoit d'une assiduité auprès de lui fort pénible qui lui ôtoit un temps précieux auprès du roi, et il n'en pouvoit rien retrancher comme valet pris à condition de servir deux maîtres. Il se trouvoit délivré de la domination de Mme la Duchesse.

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par cela même réduite à compter avec lui , et débarrassé de plus de tous les manèges indispensables , et souvent très-difficiles , pour demeurer uni avec tous les personnages de cette cabale qui dominoit Monseigneur dont les subdivisions donnoient bien de l'exercice aux initiés qui, comme d'Antin, vouloient aussi figurer avec eux, et qui avoit plus d'une fois tâté de leur jalousie et de leurs hauteurs. Enfin il espéra augmenter sa faveur par une assiduité sans partage , qui le rendroit considérable à la nouvelle cour, et lui donneroit les moyens de s'y initier à la longue. Il songeoit toujours à entrer dans le conseil, car a-t-on jamais vu un heureux se dire : C'est assez?

Des adhérents de la cabale, ou des gens particulièrement bien avec Monseigneur et qui se croyoient en situation de figure ou de fortune sous son règne , tous eurent leur part de la douleur ou de la chute, le maréchal d'Huxelles fut au désespoir , et n'osa en faire semblant , mais pour tenir manégea sourdement une liaison avec M. du Maine. Le premier écuyer , honteux de regarder d'où son père étoit sorti , paré de sa mère et de sa femme , avoit osé plus d'une fois aspirer à être duc, et n'espéroit rien moins de Monseigneur, tellement qu'il fut affligé comme un homme qui a perdu sa fortune. Harcourt , plus avant qu'eux tous , se consola plus aisément que pas un. Il avoit Mme de Maintenon entièrement à lui, sa fortune complète, et il avoit su se mettre secrètement bien avec la Dauphine , il y avoit longtemps , au lieu que les deux précédents n'y avoient aucune jointure , ni avec le Dauphin, et se trouvoient fort éloignés de ce qui l'approchoit le plus, pareils en ce dernier article à Harcourt. Boufflers , assez avant avec Monseigneur pour lui avoir fait ses plaintes des froideurs , pour ne rien dire de plus , qu'il recevoit du roi sans cesse depuis ses désirs de Tépée de connétable , et qui en étoit favorablement écouté , le regretta par amitié en galant homme. Il étoit encore plus à portée du nouveau Dauphin qui savoit mieux connoître et goûter la vertu. Je l'avois extrêmement rapproché des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers ; je m'en étoîs fait un travail, et j'y avois assez réussi pour m'en promettre des fruits. Ainsi Boufflers n' avoit qu'à gagner , considéré d'ailleurs de Mme la Dauphine , et toujours très - bien avec Mme de Maintenon, et dans un comble de fortune.

De classe inférieure , Sainte-Maure , qui n'étdit bon qu'à jouer , perdit véritablement sa fortune. La Vallière tenoit trop de toutes façons à Mme la princesse de Conti pour attendre beaucoup d'un prince dans la main de Mlle Choin ; il avoit épousé celle des Noailles qui avoit le plus d'esprit, de sens, d'adresse, de vues, de manèges et d'intrigue, qui gouvernoit sa tribu, qui étoit comptée à la cour', et qui étoit dans la plus grande confidence de la nouvelle Dauphine; avec cela hardie, entreprenante , mais avec des boutades et beaucoup d'humeur. Biron et Roucy qui, sans être menins, étoient de tout temps très-attachés, et de tous les voyages de Monseigneur crurent leur fortune perdue. Roucy eut raison , il falloit être Monseigneur pour en faire une espèce de favori. Biron, prisonnier d'Audenarde, conservoitle chemin de la guerre; il est aujourd'hui duc et pair , comme on le verra en son temps , et

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