DESMARÊTS
fléchissoit point au conseil sur les matières de Rome, où tout en douceur il soutenoit avec force et capacité les avis que le chancelier embrassoit après, et qui donnoient lieu à ses prises avec le duc de Beauvilliers , qui y souflfroit beaucoup des raisons détaillées de l'un , soutenues de la force et de l'autorité de l'autre. Mme de Torcy étoit moins aimée que Torcy, et plutôt éloignée qu'approchée de la nouvelle Dauphine pour qui elle ne s'étoit jamais contrainte , encore moins pour qui que ce fût. Elle ne laissoit pas d'avoir des amis , ainsi que Torcy , mais dont pas un n'étoit d'aucune ressource pour le futur que sa sœur par Mme la Duchesse, qui pût leur faire regretter Monseigneur.
Desmarets avoit assez longtemps tâté de la plus profonde disgrâce pour avoir pu faire d'utiles réflexions, et il avoit été ramené sur l'eau avec tant de travail et de peine qu'il devoit avoir appris à connoître les amis de sa personne , et à discerner ceux que les places donnent toujours, mais qui ne durent qu'autant qu'elles. Il avoit assez d'esprit et de sens pour que rien lui manquât de ce côté pour la conduite, et cependant il en manqua tout à fait. Le ministère l'enivra. Il se crut l'Atlas qui soutenoit le monde , et dont FÉtat ne pouvoit se passer ; il se laissa séduire par les nouveaux amis de cour , et il compta pour rien ceux de sa disgrâce.
On a vu ailleurs que mon père , et moi à son exemple . avions été des principaux , et que je l'avois fort servi auprès de Chamillart , et pour rentrer dans les finances , et pour lui succéder dans la place de contrôleur général. On a vu qu'il ne l'ignoroit pas, et tout ce qui se passa làdessus entre lui et moi. Avec la déclaration que je lui avois faite, et que je tins exactement , il devoit donc être doublement à son aise avec moi. Néanmoins je m'aperçus bientôt qu'il se refroidissoit; je suivis de l'œil sa conduite à mon égard pour ne me pas méprendre entre ce qui pouvoit être accidentel dans un homme chargé d'affaires épineuses, et ce que j'en soupçonnois. Mes soupçons devinrent une évidence qui me firent retirer de lui tout à fait, sans toutefois faire semblant de rien. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers s'aperçurent de cette retraite; ils m'en parlèrent, ils me pressèrent; je leur avouai le fait et la cause! Ils essayèrent de me persuader que Desmarets étoit le même pour moi, et qu'il ne falloit pas prendre garde au froid et à la distraction que lui donnoient ses tristes occupations. Ils m'exhortèrent souvent d'aller chez lui, je les laissois dire et ne changeois rien à ce que je m'étois proposé. A la fin, lassés de mon opiniâtreté, pendant le dernier voyage de Fontainebleau ils me prirent un matin et me menèrent dîner chez Desmarets. Je résistai; ils le voulurent : j'obéis, et leur dis qu'ils auroient donc le plaisir d'être convaincus par eux-mêmes. En effet, le froid et l'inapplication furent si marqués pour moi , que les deux ducs piqués me l'avouèrent, et convinrent que j'avois raison de cesser de le voir.
Eux-mêmes ne tardèrent pas d'éprouver la même chose. L'honneur d'être leur cousin germain étoit le plus grand relief de Desmarets, et leur situation un appui pour lui et une décoration infinie. La relation nécessaire d'affaires avec eux étoit un autre lien. Enfin c'étoient eux qui, à force de bras par Chamillart et par eux-mêmes, l'avoient tiré
d'opprobre, et remis en honneur et dans le ministère. Malgré tant de raisons si majeures d'attachement et d'union , il les mit au même point où j'étois avec lui. Ils ne se voyoient que de loin à loin par une rare bienséance, et fort peu de communication d'affaires qui ne se pouvoit éviter entièrement avec le duc de Beauvilliers , de qui je sus vers ces temps-ci que lui ni le duc de Chevreuse ne lui parloient plus de rien , et qu'ils étoient hors de toute portée avec lui.
Il alla jusqu'à persécuter ouvertement le vidame d'Amiens , et les chevau-légers à cause du vidame , qui rompit ouvertement avec lui. Il n'en usa pas mieux avec Torcy. sa mère et sa sœur, dont il avoit été le commensal, depuis ses premiers retours de Maillebois jusqu'à son entrée dans le ministère , et il les poussa tous trois à ne le plus voir du tout. Le chancelier, qui à la vérité n'avoit pas été heureux pour lui, mais qui avoit rompu auprès du roi les premières glaces pour le rappeler aux finances du temps qu'il étoit contrôleur général . étoit le seul de tous les ministres qui ne fût pas payé , en sorte qu'il n'eut rien à se reprocher du côté de l'ingratitude, dans une place, et avec une humeur féroce dont il n' étoit pas maître , qui le rendoit redoutable aux femmes même, et d'une paresse qui ralentissoit tout.
Une conduite si dépravée ne lui donnoit pas beau jeu pour l'avenir , et son peu d'accès auprès de Monseigneur et de son intime cour ne lui faisoit rien perdre à ce qui venoit de disparoître. Telle étoit à la mort de Monseigneur la situation des ministres. Il faut venir maintenant à celle du duc de Beauvilliers , et de ceux qui trouvèrent leur ressource dans ce grand changement , et voir après les effets de ces contrastes.
Peu de gens parurent sur la scène du premier coup d'œil. Ceux-là mêmes ne purent être guère aperçus , hors les principaux ou les plus marqués, par les mesures politiques dont ils se couvrirent; mais on peut juger qu'il y eut presse d'avoir part avec ces principaux, et avec ceux des autres qui purent être reconnus. On peut imaginer encore quels furent les sentiments du duc de Beauvilliers , le seul homme peutêtre pour lequel Monseigneur avoit conçu une véritable aversion, jusqu'à ne l'avoir pu dissimuler , laquelle étoit sans cesse bien soigneusement fomentée.
En échange . Beauvilliers voyoit l'élévation inespérée d'un pupille qui se faisoit un plaisir secret de l'être encore , et un honneur public de le montrer , sans que rien eût pu le faire changer là-dessus. L'honnête homme dans l'amour de l'État, l'homme de bien dans le désir du pro- • grès de la vertu , et sous ce puissant auspice un autre M. de Cambrai dans Beauvilliers, se voyoit à portée de servir utilement l'État et la vertu, de préparer le retour de ce cher archevêque, et de le faire un jour son coopérateur en tout. A travers la candeur et la piété la plus pure , un reste d'humanité inséparable de l'homme faisoit goûter à celuici un élargissement de cœur et d'esprit imprévu , une aise pour des desseins utiles qui désormais se remplissoient comme d'eux-mêmes, une sorte de dictature enfin d'autant plus savoureuse qu'elle étoit plus rare et plus pleine, moins attendue et moins contredite, et qui par lui se répandoit sur les siens et sur ceux de son choix. Persécuté au milieu
de la plus éclatante fortune , et , comme on l'a vu ici en plus d'un en» droit, poussé quelquefois jusqu'au dernier bord du précipice, il se trouvoittout d'un coup fondé sur le plus ferme rocher; et peut-être ne regarda-t-il pas sans quelque complaisance ces mêmes vagues, de la violence desquelles il avoit pensé être emporté quelquefois, ne pouvoir plus que se briser à ses pieds. Son âme toutefois parut toujours dans la même assKtte; même sagesse, même modération, même attention, même douceur , même accès, même politesse, même tranquillité, sans le moindre élan d'élévation, de distraction, d'empressement. Une autre cause plus digne de lui le combloit d'allégresse. Sûr du fond du nouveau Dauphin , il prévit son triomphe sur les esprits et sur les cœurs dès qu*il seroit affranchi et en sa place , et ce fut sur quoi il s'abandonna secrètement avec nous à sa sensibilité. Chevreuse , un avec lui dans tous les temps de leur vie, s'éjouit avec lui de la même joie, et y en trouva les mêmes motifs , et leurs familles s'applaudirent d'un consolidement de fortune et d'éclat qui ne tarda pas à paroître. Mais celui de tous à qui cet événement devint le plus sensible fut Fénelon, archevêque de Cambrai. Quelle préparation ! Quelle approche d'un triomphe sûr et complet, et quel puissant rayon de lumière vint à percer tout à coup une demeure de ténèbres!
Confiné depuis douze ans dans son diocèse , ce prélat y vieillissoit sous le poids inutile de ses espérances , et voyoit les années s'écouler dans une égalité qui ne pouvoit que le désespérer. Toujours odieux au roi , à qui personne n'osoit prononcer son nom, même en choses indifférentes; plus odieux à Mme de Maintenon , parce qu'elle l'avoit perdu : plus en butte que nul autre à la terrible cabale qui disposoit de Monseigneur, il n'avoit de ressource qu'en l'inaltérable amitié de son pupille, devenu lui-même victime de cette cabale , et qui , selon le cours ordinaire de la nature, le devoit être trop longtemps pour que le précepteur pût se flatter d'y survivre, ni par conséquent de sortir de son état de mort au monde. En un clin d'œil, ce pupille devient Dauphin ; en un autre, comme on le va voir , il parvient à une sorte d'avant-règne. Quelle tran • sition pour un ambitieux !
On l'a déjà fait connoître lors de sa disgrâce. Son fameux Télémaque, qui l'approfondit plus que tout et la rendit incurable , le peint d'après nature. C'étoient les thèmes de son pupille qu'on dérolDa. qu'on joignit, qu'on publia à son insu dans la force de son affaire. M. de Noailles , qui , comme on l'a vu , ne vouloit rien moins que toutes les places du duc de Beauvilliers , disoit au roi alors et à qui voulut l'entendre, qu'il falloit être ennemi de sa personne pour l'avoir composé. Quoique si avancés ici dans la connoissance d'un prélat qui a fait, jusque du fond de sa disgrâce, tant de peur, et une figure en tout état si singulière, il ne sera pas inutile d'en dire encore un mot ici.
Plus coquet que toutes les femmes, mais en solide et non en misères, sa passion étoit de plaire , et il avoit autant de soin de captiver les valets que les maîtres, et les plus petites gens que les personnages. 11 avoit pour cela des talents faits exprès, une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui couloient de source , un esprit facile , ingénieux .
fleuri , agréable , dont il tenoit , pour ainsi dire , le robinet , pour en verser la qualité et la quantité exactement convenables à chaque chose et à chaque personne. Il se proportionnoit et se faisoit tout à tous ; une figure fort singulière, mais noble, frappante, perçante, attirante; un abord facile à tous; une conversation aisée, légère et toujours décente, un commerce enchanteur; une piété facile, égale, qui n'effarouchoit point et se faisoit respecter ; une libéralité bien entendue ; une magnificence qui n'insultoit point , et qui se versoit sur les officiers et les soldats , qui embrassoit une vaste hospitalité , et qui , pour la table , les meubles et les équipages , demeuroit dans les justes bornes de sa place; également officieux et modeste , secret dans les assistances qui se pouvoient cacher et qui étoient sans nombre, leste et délié sur les autres jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnoit , et à le persuader ; jamais empressé , jamais de compliments , mais une politesse qui , en embrassant tout, étoit toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu'il sembloit à chacun qu'elle n'étoit que pour lui , avec cette précision dans laquelle il excelloit singulièrement. Adroit surtout dans l'art de porter les souffrances , il en usurpoit un mérite qui donnoit tout l'éclat au sien , et qui en portoit l'admiration et le dévouement pour lui dans le cœur de tous les habitants des Pays-Bas quels qu'ils fussent, et de t^tes les dominations qui les partageoient, dont il avoit l'amour et la v^ération. Il jouissoit, en attendant un autre genre de vie, qu'il ne perdit jamais de vue , de toute la douceur de celle-ci , qu'il eût peutêtre regrettée dans l'éclat après lequel il soupira toujours, et il en jouissoit avec une paix si apparente que qui n'eût su ce qu'il avoit été, et ce quïl pouvoit devenir encore , aucun même de ceux qui l'approchoient le plus , et qui le voyoient avec le plus de familiarité , ne s'en seroit jamais aperçu.
Parmi tant d-extérieur pour le monde , il n'en étoit pas moins appliqué à tous les devoirs d'un évêque qui n'auroit eu que son diocèse à gouverner , et qui n'en auroit été distrait par aucune autre chose. Visites d'hôpitaux, dispensation large mais judicieuse d'aumônes, clergé, communautés, rien ne lui échappoit. Il disoit tous les jours la messe dans sa chapelle, officioit souvent, suffisoit à toutes ses fonctions épiscopales sans se faire jamais suppléer , prêchoit quelquefois. Il trouvoit du temps pour tout, et n'avoit point l'air occupé. Sa maison ouverte, et sa table de même, avoit l'air de celle d'un gouverneur de Flandre, et tout à la fois d'un palais vraiment épiscopal; et toujours beaucoup de gens de guerre distingués , et beaucoup d'officiers particuliers , sains , malades, blessés, logés chez lui, défrayés et servis comme s'il n'y en eût eu qu'un seul; et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et des chirurgiens, faisant d'ailleurs, auprès des malades et des blessés les fonctions de pasteur le plus charitable , et souvent par les maisons et par les hôpitaux; et tout cela sans oubH, sans petitesse, et toujours prévenant, avec les mains ouvertes. Aussi, étoit-il adoré de tous.
Ce merveilleux dehors n'étoit pourtant pas tout lui-même. Sans entreprendre de le sonder , on peut dire hardiment qu'il n'étoit pas sans soins
et sans recherche de tout ce qui pouvoit le raccrocher et le conduire aux prenîières places. Intimement uni à cette partie des jésuites à la tête desquels étoit le P. Tellier, qui ne l'avoient jamais abandonné, et qui l'avoient soutenu jusque par delà leurs forces , il occupa ses dernières années à faire des écrits qui , vivement relevés . par le P. Quesnel et plusieurs autres . ne firent que serrer les nœuds d'une union utile par où il espéra d'émousser l'aigreur du roi. Le silence dans TÉglise étoit le partage naturel d'un évêque dont la doctrine avoit, après tant de bruit et de disputes, été solennellement condamnée. Il avoit trop d'esprit pour ne le pas sentir; mais il eut trop d'ambition pour ne compter pas pour rien tant de voix élevées contre l'auteur d'un dogme proscrit et ses écrits dogmatiques, et beaucoup d'autres qui ne l'épargnèrent pas sur le motif que le monde éclairé entrevoyoit assez.
Il marcha vers son but sans se détourner ni à droite ni à gauche ; il donna lieu à ses amis d'oser nommer son nom quelquefois , il flatta Rome pour lui si ingrate , il se fit considérer par toute la société des jésuites comme un prélat d'un grand usage . en faveur duquel rien ne devoit être épargné. Il vint à bout de se concilier La Chétardie , curé de Saint-Sulpice , directeur imbécile et même gouverneur de Mme de Maintenon.
Parmi ces combats de plume, Fénelon, uniforme dans la douceur de sa conduite et dans sa passion de se faire aimer , se garda bien de s'engager dans une guerre d'action. Les Pays-Bas fourmilloient de jansénistes ou de gens réputés tels. En particulier son diocèse et Cambrai même en étoit plein. L'un et l'autre leur furent des lieux de constant asile et de paix. Heureux et contents d'y trouver du repos sous un ennemi de plume , ils ne s'émurent de rien à l'égard de leur archevêque qui , bien que si contraire à leur doctrine , leur laissoit toute sorte de tranquillité. Ils se reposèrent sur d'autres de leur défense dogmatique , et ne donnèrent point d'atteinte à l'amour général que tous portoient à Fénelon. Par une conduite si déliée, il ne perdit rien du mérite d'un prélat doux et pacifique, ni des espérances d'un évêque dont l'Église devoit tout se promettre , et dont l'intérêt étoit de tout faire pour lui.
Telle étoit la position de l'archevêque de Cambrai , lorsqu'il apprit la mort de Monseigneur , l'essor de son disciple, l'autorité de ses amis. Jamais liaison ne fut plus forte ni plus inaltérable que celle de ce petit troupeau à part. Elle étoit fondée sur une confiance intime et fidèle, qui elle-même l'étoit, à leur avis, sur l'amour de Dieu et de son Eglise. Ils étoient presque tous gens d'une grande vertu , grands et petits , à fort peu près qui en avoient l'écorce qui étoit prise par les autres pour la vertu même. Tous n'avoient qu'un but qu'aucune disgrâce ne put déranger, tous qu'une marche compassée et cadencée vers ce but, qui étoit le retour de Cambrai leur maître , et cependant de ne vivre et ne respirer que pour lui , de ne penser et de n'agir que sur ses principes , et de recevoir ses avis en tout genre comme les oracles de Dieu même dont il étoit le canal. Que ne peut point un enchantement de cette nature, qui ayant saisi le cœur des plus honnêtes gens , l'esprit de gens qui en avoient beaucoup , le goût et la plus ardente amitié des personnes les