‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 83 sur 345 · IL ME VEUT LEURRER PAR AUBANTON · texte numérisé non relu

IL ME VEUT LEURRER PAR AUBANTON

qu'il valoit mieux ne point traiter l'affaire ensemble; et qu'il me prioit de trouver bon d'entendre là-dessus d'Aubanton, un de ses premiers commis. J'y consentis sans entrer plus avant en matière.

Deux jours après , Aubanton vint un matin chez moi. J'écoutai patiemment une flatteuse rhétorique pour me faire goûter ce que Pontchartrain m'avoit proposé. Je voulus bien expliquer les mêmes raisons que j'ai abrégées plus haut. Aubanton n'eut rien à y répondre , sinon d'essayer de me persuader que , par la nécessité de mon agrément , j'avois le fond de la chose, et le capitaine garde-côte l'écorce par sa nomination. Je voulus bien encore parler honnêtement. Je répondis qu'il étoit du bon sens , de la prudence et de l'usage , de terminer les choses durables d'une manière qui le fût aussi; que je voulois bien ne pas douter qu'aucune nomination du capitaine garde-côte ne seroit expédiée que de mon agrément, tant que Pontchartrain et moi serions, lui en place d'expédier , moi d'agréer ou non , mais que cela pouvoit changer par la mutation de toutes les choses de ce monde , qu'alors je serois pris pour dupe par un autre secrétaire d'État qui ne se croiroit pas tenu aux mêmes égards; qu'avec Pontchartrain même ces égards pouvoient devenir susceptibles de mille queues fâcheuses , lorsque le capitaine garde-côte et moi ne serions pas d'accord sur les choix : qu'il étoit donc plus court et plus simple de me laisser continuer à jouir de mon droit, et qu'après tout ce qui s'étoit passé là-dessus de si personnel à Pontchartrain de ma part, je ne pouvois croire qu'il aimât mieux un capitaine garde-côte que moi, jusqu'à l'enrichir de ma dépouille. Honnêtetés de ma part, mais avec grande fermeté, respects et protestations de celle d'Aubanton, terminèrent cette inutile visite. Il me pressa de lui accorder encore une audience, et de penser moi-même à quelque expédient que Pontchartrain embrasseroit sûrement avec transport de joie.

Huit jours après, Aubanton revint avec force compliments pour toutes choses. J'avois cependant rêvé à quelque expédient pour me tirer d'embarras sans tout perdre et sans me brouiller. J'en étois retenu par le respect d'une liaison de vingt ans , de la mémoire de celle dont l'alliance l'avoit formée, de l'intimité du chancelier et de la chancelière, auxquels je n'avois pas dit un mot de tout cela jusqu'alors pour en attendre le dénoûment, et ces considérations enchaînèrent ma colère d'un procédé si double et si indigne. Je les fis donc sentira d'Aubanton, et lui dis qu'elles m'avoient amené à un expédient où je mettois tant au 3eu que j'étois surpris moi-même d'avoir pu m'y résoudre , mais que l'amitié l'avoit* emporté : c'étoit d'accepter la nomination des officiers des milices de Blaye par le capitaine garde-côte , qui ne seroit expédiée que de mon agrément, comme Pontchartrain le proposoit, mais d'y ajouter au moins , pour que cet agrément demeurât solide et nécessaire , la nécessité de mon attache sur les expéditions, à l'exemple en trèspetit de l'attache du colonel général de la cavalerie sur les commissions de tous les officiers de la cavalerie. Aubanton avec esprit me laissa voir qu'il goûtoit fort l'expédient , et en même temps qu'il n'espéroit pas qu'il fût accepté. Il me quitta en prenant jour pour la réponse.

Elle fut telle qu' Aubanton l'avoit prévue. Il me dit que Pontchartrain

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