‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 9 sur 345 · SUR MADAME LA DUCHESSE DE BERRY · texte numérisé non relu

SUR MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

et à lui en parler en personne qui le veut et le sait témoigner en réparation du soupçon.

Cet éclat fit une nouvelle publique . qui mit de plus en plus au désespoir la princesse qui l'éprouvoit. La solitude augmenta chez elle , les dégoûts lui furent peu ménagés. Elle faisoit quelquefois des efforts pour regagner quelque terrain; mais la répugnance qui les accompagnoit leur donnoit si mauvaise grâce , et ils étoient d'ailleurs si froidement reçus, qu'ils en devenoient de tous les côtés de nouveaux sujets d'éloignement.

Telle étoit la situation de Mme la duchesse de Berry lorsque Monseigneur mourut, et telles les causes du désespoir extrême où cette perte la plongea. Dans l'excès de sa douleur elle eut la légèreté, pour en parler sobrement, d'avouer à Mme de Saint-Simon les desseins qu'elle avoit imaginés et sur lesquels elle cheminoit, et que j'ai ci-devant expliqués, avec la terrible cabale qui gouvernoit Monseigneur. Dans l'étonnement d'entendre de si étranges projets, Mme de Saint-Simon tâcha de lui en faire comprendre le peu de fondement, pour ne pas dire l'absurdité, l'horreur et la folie, et de la porter à saisir une conjoncture touchante pour se rapprocher d'une belle-sœur . bonne , douce , commode à vivre , qui l'avoit mariée , et qui , nonobstant tout ce qui s'étoit passé depuis , étoit faite de manière . par sa facilité , à revenir si on savoit s'y prendre: mais c'étoit la nécessité même de le faire, et de le bien faire, qui aigrissoit le courage de celle (]ui se sentoit également chargée de torts à son égard, et de besoins pour le solide et l'agrément de la vie* Cette force de nécessité révoltoit ce courage altier et l'extrême répugnance à ployer même en apparence. Accoutumée à un rang égal , ce nom et ce rang de Dauphine, qui alloit mettre tant de différence entre elles, combloit son désespoir et son éloignement, pour user d'un terme trop doux. Incapable de regarder derrière elle , et d'où elle étoit partie pour monter où elle se voyoit; aussi peu de se faire une raison que ce qui venoit d'arriver devoit arriver tôt ou tard , beaucoup moins encore que cette supériorité qui la désoloit n'étoit qu'un degré pour monter sur le trône et la voir reine, de qui même elle n'auroit pas l'honneur d'être la première sujette , elle ne pouvoit supporter l'état nouveau où elle se trouvoit. Après bien des plaintes , des larmes et des élans, pressée par les raisons sans nombre et sans réplique , plus encore par ses besoins qu'elle sentoit malgré elle dans toute leur étendue , elle promit à !Mme de Saint-Simon d'aller le lendemain jeudi chez la nouvelle Dauphine , de lui demander une audience dans son cabinet , et d'y faire tout son possible pour se raccommoder avec elle.

Ce jeudi étoit le jour que Monseigneur fut porté à Saint-Denis , et avec lui tous les beaux projets de Mme la duchesse de Berry. Elle tint parole et l'exécuta en effet très-bien. Son aimable belle-sœur lui en aplanit tout le chemin, et entra en propos la première. Parce que toutes deux ont redit séparément de ce tête-à-tète, Mme la Dauphine agit et parla comme si elle-même eût offensé Mme la duchesse de Berry , comme si elle lui eût tout dû , comme si elle eût tout attendu d'elle ; et Mme la duchesse de Berry aussi se surpassa. L'entretien dura plus d'une heure.

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