‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 91 sur 345 · PONTCHARTRAIN PÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

PONTCHARTRAIN PÈRE ET FILS

les jours pour ne me. laisser pas ignorer l'état où ils étoient ensemble. Bien que la séparation intérieure de Pontchartrain d'avec son père passât souvent jusqu'à l'extérieur, et que les mesures qu'il gardoitavec M. de Beauvilliers fussent les plus respectueuses , il ne l'en aimoit pas mieux au fond, et ce fond étoit bien aperçu.

L'entreprise d'Ecosse que j'ai racontée en son lieu , et dont la triste issue lui fut justement imputée , lui étoit devenue un péché irrémissible auprès des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse qui en avoit été l'auteur et le promoteur ; d'ailleurs son pernicieux caractère achevoit de le leur rendre odieux. On en a vu quelque chose, t. III, p. 131 , combien peu la Dauphine le ménageoit auprès du roi , et que le roi , si en garde en faveur de ses ministres, la laissoit dire avec complaisance. Mais il ne sera pas inutile de le faire connoître davantage : comme il est depuis longtemps tout à fait mort au monde , j'en parlerai , quoique vivant encore , comme d'un homme qui n'est plus.

Sa taille étoit ordinaire, son visage long, mafflé' , fort lippu, dégoûtant , gâté de petite vérole qui lui avoit crevé un œil. Celui de verre , dont il l'avoit remplacé, étoit toujours pleurant, et lui donnoit une physionomie fausse , rude , refrognée , qui faisoit peur d'abord , mais pas tant encore qu'il en devoit faire. Il avoit de l'esprit mais parfaitement de travers , et avec quelques lettres et quelque teinture d'histoire ; appliqué, sachant bien sa marine, assez travailleur, il le vouloit paroître beaucoup plus qu'il ne l'étoit. Son naturel pervers, que rien n'avoit pu adoucir ni redresser le moins du monde, perçoit partout; il aimoit le mal pour le mal, et prenoit un plaisir singulier à en faire. Si quelquefois il faisoit du bien, c'étoit une yanterie qui en faisoit perdre tout le mérite, et qui devenoit synonyme au reproche; encore l'avoit-il fait acheter chèrement par les refus, les difficultés dont il étoit hérissé pour tout , jusque pour les choses les plus communes , et par les manières de le faire qui piquoient, qui insultoient même, et qui lui faisoient des ennemis de presque tous ceux qu'il prétendoit obliger. Avec cela, noir, traître, et s'en applaudissoit ; fin à scruter, à suivre, à apprendre et surtout à nuire. Pédant en régent de collège avec tous les défauts et tout le dégoût d'un homme né dans le ministère et gâté à l'excès.

Son commerce étoit insupportable par l'autorité brutale qu'il y usurpoit , et par ses infatigables questions , il se croyoit tout dû , et il exigeoit tout avec toute l'insolence d'un maître dur. Il s'établissoit le gouverneur de la conduite de chacun , et il en exigeoit compte ; malheur à qui l'y avoit accoutumé par besoin , par lâcheté ; c'étoit une chaîne qui ne se pouvoit rompre qu'en rompant avec lui. Outre qu'il étoit méchant, il étoit malin encore, et persécuteur jusqu'aux enfers quand il en vouloit aux gens; ses propos ne démentoient point les désagréments dont il étoit chamarré. Ils étoient éternellement divisés en trois points, et sans cesse demandoit, en s'applaudissant , s'il se faisoit bien entendre ; avec qui que ce fût , maître de la conversation , interrompant , questionnant , prenant la parole et le ton , avec des ris forcés à tous mo-

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