‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 3)Chapitre 94 sur 345 · JE SAUVE PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

JE SAUVE PONTCHARTRAIN

de lui en spécifier quelques-unes en particulier, que le duc m'expliqua, où ses manières dures et enclines au mal, tant en ce conseil qu'en ses audiences, et même dans son travail tête à tête avec le roi où Mme de Maintenon étoit toujours présente , avoient fait de fâcheuses impressions , et étoient vivement revenues; mais il me défendit d'aller plus loin, et de lui laisser apercevoir d'où je pouvois être instruit. Je rendis grâces au duc de Beauvilliers , comme d'une obligation du premier ordre , de ce qu'il vouloit bien que je fisse, et je le conjurai de nouveau de suspendre l'orage jusqu'à ce qu'il eût vu le fruit de ces avis. Il ne voulut s'engager à rien; je crus apercevoir qu'il craignoit le plaisir de la vengeance , que ce principe le fit rendre un peu à mes instances , et qu'il résista par là même et par modestie, à la satisfaction de me laisser voir combien il influoit sur le sort de Pontchartrain. De cela même je m'ouvris à l'espérance. Ainsi finit cette importante conversation.

Elle me donna lieu à de grandes réflexions. Outre celles que j'ai déjà expliquées sur l'état du chancelier et de ses petits-fils, son fils chassé, je sentis encore que ce coup paré , si tant étoit que j'en pusse venir à bout , ils ne seroient encore en aucune assurance. Pontchartrain, fait comme il étoit, ne pourroit se contenir longtemps; ses rechutes deviendroient mortelles, avec cette horreur générale qu'il avoit si justement encourue, et cet éloignement extrême, pour ne rien dire de plus, toujours subsistant entre son père et le duc de Beauvilliers , dans la posture nouvelle et stable ou se trouvoit alors ce dernier. Toute ma vie j'avois désire avec la passion la plus vive de les voir solidement réconciliés , mais comme on désire quelquefois des choses imaginaires et impossibles. Deux hommes en tout si dissemblables , excepté en probité et en amour de l'État, n'avoient rien en quoi ils pussent compatir ensemble. Leurs liaisons, leurs vues, leurs sentiments, leurs tempéraments setrouvoient tellement contraires qu'il ne s'y pouvoit rien ajouter , et jusqu'à la religion dans deux très-hommes de bien, de la façon dont ils la prenoient l'un et l'autre, leur étoit devenue un très-puissant motif d'aversion. Cependant, par la face nouvelle que la cour avoit prise , je voyois le chancelier et son fils perdus sans cette réconciliation sincère, et sa nécessité me parut si démontrée que , quelque impossible et chimérique qu'elle me semblât, je me mis dans la tête d'y oser travailler. Sans ce remède unique , je ne voyois aucun moyen de subsister pour le chancelier, dans la nouvelle et durable face que la cour avoit prise , et je ne trouvois d'épine dans le riant de ma situation particulière que la peine extrême , et qui troubloit toute ma joie, de voir mes deux plus intimes amis en état ensemble que l'un infailliblement seroit perdu et anéanti par l'autre. Il ne falloit pas un motif moins puissant pour me faire entreprendre un ouvrage si voisin de l'impossible , et que l'extrême nécessite cessa lors, pour la première fois, de me laisser envisager comme une folie.

Dès le soir même , après que les soupeurs se furent retirés de chez Pontchartrain, j'entrai chez lui, où je n'allais plus familièrement, et même très-rarement. L'heure ajouta à sa surprise; je lui dis, d'abordée et d'un air grave et froid, que quoique ma coutume ne fût T^as de lui

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faire des leçons , et que j'eusse lieu d'en être encore plus éloigné que Jamais , j'avois pourtant des choses à lui dire dont je ne pouvois me dispenser ; qu'il ne me demandât ni de mes raisons ni d'où je prenois ce que j'avois à lui dire ; qu'il se contentât d'apprendre qu'il ne pouvoit m'écouter avec trop d'attention , ni prendre trop de soin d'en profiter sans délai. Après une préface si énergique, je lui dis, comme si j'en avois été l'auteur , tout ce que j'avois permission de lui dire , et cela tout de suite comme une leçon apprise par cœur. Je fus écouté avec toute l'attention que demand'oit ma préface et la matière qui la suivit. Pontchartrain sentit aisément que les faits singuliers que je lui spécifiai ne pouvoient m'être venus que d'endroits importants. Il voulut s'excuser sur certaines choses, sur d'autres il avoua, et accusa son humeur. Je répondis qu'avec moi tout cela étoit inutile , que son affaire étoit de profiter de ce qu'il venoit d'entendre , la mienne de m' aller coucher , et làdessus je le quittai aussi brusquement que je l'avois abordé. Je rendis compte le lendemain de ce que j'avois dit à Pontchartrain au duc de Beauvilliers. Il augmenta ma frayeur par ce qu'il me laissa voir de l'imminence de la chute , et néanmoins il convint d'attendre ce que produiroit ma remontrance.

A quelques jours de là , me promenant après minuit en tiers avec le Dauphin et l'abbé de Polignac, la conversation tomba sur le gouvernement de Hollande, sur sa tolérance de toutes les sectes, et bientôt sur le jansénisme. L'adroit abbé n'en perdit pas l'occasion , et dit tout ce qu'il falloit pour plaire. Le Dauphin me donna lieu d'entrer assez dans ia conversation. Je parlai suivant mes sentiments et sans affectation. La promenade se poussa tard par le plus beau temps du monde , et je quittai le Dauphin comme il alloit rentrer au château. J'expliquerai ailleurs ce que je pense sur cette matière, parce qu'elle entrera dans plus d'une chose dans la suite, et ma façon de voir et d'être avec le Dauphin. Dès le lendemain matin M. de Beauvilliers me prit dans le salon, et me conta que le Dauphin venoit de lui dire avec beaucoup de joie que , à des discours qu'il m'avoit ouï tenir le soir précédent à sa promenade , il me croyoit éloigné du jansénisme, et tout de suite me demanda de quoi il avoit été question , que le Dauphin n'avoit pas eu le temps de lui expliquer. Il me dit, après lui en avoir rendu compte, qu'il avoit tout à fait confirmé le Dauphin dans cette opinion sur moi , et cela mit en effet sa confiance pour moi au large sur toutes sortes de chapitres , et voilà ce que font les hasards.

Il fit encore qu'à ces propos le duc me dit tout de suite que le Dauphin soupçonnoit fort Pontchartrain de jansénisme , lui qui faisoit sa cour au roi du zèle de cette persécution. La délicatesse de M, de Beauvilliers étoit là-dessus si étrange, qu'après ce qu'il m'avoit dit luimême que les jésuites et les sulpiciens imputoient au goût malfaisant de Pontchartrain la persécution qu'il faisoit aux jansénistes, je ne le pus faire revenir de ses soupçons là-dessus, qu'en lui répondant de Pontchartrain sur ce chapitre , et que , différent en tout d'avec son père , ils étoient aussi parfaitement divisés sur les jésuites et l'Oratoire. La fréquentation de Pontchartrain , lors de la mort de sa femme , avec le P. de

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La Tour, général de l'Oratoire, et encore quelques mois après, avoit répandu ces soupçons; mais j'assurai le duc, comme il étoit vrai, que Pontchartrain avec la dernière indécence avoit quitté le commerce du P. de La Tour, comme une chemise sale, et n'en avoit pas ouï parler depuis.

Nous nous revîmes le même jour sur le soir. Dans l'entre-deux , M. de Beauvilliers, sur ma parole, avoit répondu de Pontchartrain au Dauphin sur le jansénisme. Il me le confia, et ce fut le premier bon office qu'il lui rendit auprès de ce prince. De là, le duc me dit qu'il n'entendoit pas deux choses , Pontchartrain étant tel là-dessus que je le lui avcis si fort assuré : l'une qu'il étoit très-suspect aux jésuites, l'autre comment l'afl'aire d'un ecclésiastique d'Orléans étoit si mal entre ses mains ; que les jésuites attribuoient à son goût de faire du mal sa facilité à maltraiter les jansénistes que l'on exiloit , ou qu'on ôtoit de places , et n'en étoient pas moins en garde contre lui , parce qu'il leur étoit aussi contraire qu'il lui étoit possible ; et que cet ecclésiastique si opposé aux jansénistes , et qui tiroit de là tout son appui , ne pouvoit être plus mal servi qu'il l'étoit de Pontchartrain , pour l'union d'un bénéfice , qui étoit néanmoins très-essentielle au bon parti. Il s'échauffa assez làdessus , et de lui-même me permit d'avertir Pontchartrain , mais comme de moi-même, de la disposition des jésuites à son égard; qu'il lui importoit fort de la changer par une conduite opposée ; et sur cet ecclésiastique de lui dire , non plus comme de moi-même , mais de sa part à lui comme en avis , de rapporter son affaire au premier conseil des dépêches , d'y donner un tour favorable , et d'ajouter que cela lui étoit plus important qu'il ne pensoit.

Je fis ce même soir, vers le minuit , une seconde visite à Pontchartrain , toute semblable à la première ; dont l'heure et le ton ne le surprit pas moins, et bien plus encore que la première pour les choses, II s'étoit peut-être douté à la première d'où lui venoient mes avis. A cette seconde , il ne put plus l'ignorer. C'étoit en insolence le premier homme du monde , lorsqu'il ne craignoit point les gens ; et le premier aussi en bassesse, où personne ne le surpassoit, à proportion de son besoin et de sa frayeur. Ainsi on peut juger de tout ce qu'il me pria de dire à M. de Beauvilliers, de quelle façon il se mit à en user avec les jésuites, et comment tourna l'affaire de l'ecclésiastique d'Orléans.

M. de Beauvilliers en fut si content, qu'il voulut bien que je lui disse, mais comme de moi-même , le péril en gros où il étoit auprès du Dauphin, et les moyens de le rapprocher peu à peu, tous opposés à son génie et à ses manières accoutumées. Le duc alla jusqu'à me charger de lui dire qu'il lui ménageroit des occasions de travailler avec le Dauphin , qu'il l'en avertiroit d'avance et de la façon de s'y conduire.

Je revis donc aussitôt Pontchartrain pour la troisième fois ; je ne vis jamais homme si transporté. Il se crut noyé et sauvé au même instant, et les protestations qu'il me fit , tant pour M. de Beauvilliers que pour moi , furent infinies. Sur mon compte , je sus bien qu'en penser , puisque c'étoit trois semaines après qu'il m'eut envoyé d'Aubanton ; aussi les reçus-je pour moi avec le froid le plus dédaigneux, et je lui fis sentir,

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