SCÉLÉRATESSES DE STAIRS
treprise; que le baron de Gœrtz, ministre du roi de Suède, nouvellement arrivé à la Haye, n'avoit été à Paris que pour la concerter; que Dillon , lieutenant général au service de France , qu'il avoit déjà mandé être chargé en France des affaires du prétendant, seroit chargé de l'exécution; et l'impudence étoit poussée jusqu'à donner ces avis, non comme de simples bruits, mais comme des certitudes. Walpole, envoyé d'Angleterre en Hollande , chargé de négocier pour faire entrer les États généraux dans ce traité, n'étoit pas mieux intentionné que Stairs. Il avoit ordre d'agir là-dessus de concert avec l'ambassadeur de France , et faisoit , à son insu , tout ce qui lui étoit possible pour le traverser. C'est à quoi les ministres impériaux travailloient à la Haye de toute leur application. Ceux de Suède s'en plaignoient fort , persuadés qu'ils étoient qu'ils seroient abandonnés par la France, qui garantiroit Brème etVerden au roi d'Angleterre. Stairs, enfin, ne pouvant plus donner de soupçons sur M. le duc d'Orléans , excitoit les ministres d'Angleterre de tenir ferme à toutes leurs demandes, parce qu'il savoit que ce prince accorderoit tout plutôt que de ne pas conclure. Monteléon gardoit le silence , quoiqu'il pût aussi apporter quelques obstacles ; il n'avoit plus les mêmes accès. Methwin lui paroissoit mal disposé pour l'Espagne. Il le remettoit pour toute affaire au retour du roi d'Angleterre sans nulle nécessité.
Albéroni, qui bravoit la haine publique en Espagne, ne put se résoudre à obéir à la duchesse de Parme qui lui ordonnoit de demander à la reine sa fille une pension ou quelque subsistance pour un homme du commun , pour qui elle avoit eu de la bonté à Parme , et qu'elle avoit Voulu faire venir en Espagne plus d'une fois. Il craignit le danger de le rappeler dans sa mémoire. Toute son attention étoit à conserver tout son crédit sans partage et sans lutte, au moins jusqu'à ce qu'il fût parvenu au chapeau: et pour le hâter, à donner au pape une haute idée de son pouvoir, bien persuadé que les grâces de Rome ne sont consacrées qu'à ses besoins et aux services qu'il lui est important de tirer. Le pape étoit foible: il craignoit les Turcs. Il désiroit ardemment de hâter les secours maritimes d'Espagne. Albéroni en profita. Il fit représenter au pape qu'il ne devoit pas perdre de temps à se déterminer; qu'en différant , le printemps arriveroit avant qu'il y eût rien de réglé pour des succès qui pourroient immortaliser son pontificat; il lui fil sonner bien haut que tout en Espagne étoit uniquement entre les mains du roi et de la reine; qu'ils étoient affranchis de l'autorité que les tribunaux et les conseils avoient prise ; que d'eux seuls dépendoient les ordres et les exécutions. Cela vouloit dire de lui uniquement, et que si le pape vouloit être servi et content, il falloit qu'Albéroni le fût aussi, et que le seul moyen que le pape fût satisfait étoit d'avancer la promotion d'Albéroni. Aubenton, totalement dévoué au pape, n'étoit attaché à Albéroni que par la crainte. Quelque confiance que le roi d'Espagne eût en son confesseur , il n'auroit pas eu la force de le soutenir contre la reine, si, conseillée par Albéroni , elle eût entrepris de le faire chasser. La princesse des Ursins lui en avoit donné une leçon qu'il n'avoit pas oubliée, et Albéroni avoit aussi besoin de lui , parce que le pape , qui comptoit
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entièrement sur lui , ajoutoit foi à ce qu'il écrivoit ; et ce qu'il mandoit à Rome étoit du style le plus propre [à] avancer la promotion d'un homme si zélé pour l'Église et si capable de servir puissamment le saint-siége dans les conjonctures difficiles où il se trouvoit.
Aldovrandi, intéressé pour soi-même dans l'avancement de la promotion d'Albéroni , pour retourner jouir de sa nonciature d'Espagne , et abréger son chemin à la pourpre , faisoit valoir au pape le caractère d'Albéroni et son pouvoir peint d'une main que Sa Sainteté croyoit si fidèle. Une nouvelle qui courut alors par les gazettes jusqu'à Rome , et qui fit du bruit, troubla le triumvirat. C'étoit la prétendue brouillerie d'Albéroni et d'Aubenton , et qu'Albéroni alloit être chassé. Quoiqu'il n'y eût aucune apparence de vérité dans ce conte , l'impression qu'il fit à Rome devint très-importante pour Albéroni, qui se flattoit tellement de sa prochaine promotion alors , qu'il en recevoit des compliments avec une joie , en même temps avec un ridicule dont ses ennemis surent profiter. Il s'appliqua, lui et ses deux amis, à faire tomber ce bruit, et en démontrer à Rome le mensonge. Giudice, de son côté, que nulle considération ne pouvoit plus retenir , parce qu'il n'avoit plus rien à espérer ni à craindre , n'oublioit rien pour traverser la promotion d'Albéroni, Il protestoit qu'elle étoit injurieuse à la pourpre, au pape, à l'Église; il demandoit que le pape, pour son propre honneur, consultât les évêques et les religieux d'Espagne, sur la vie, les mœurs, la conduite d'Albéroni , sûr que , sur leur témoignage , il rejetteroit pour toujours la pensée de promouvoir un sujet de tous points si indigne. Outre la religion et mille noirceurs sur lesquelles il l'attaquoit, il prétendoit qu'il trahissoit le roi d'Espagne , et qu'ayant été autrefois l'espion du prince Eugène en Italie , il entretenoit encore le même commerce avec lui , duquel il étoit largement payé. Aubenton redoubloit d'efforts à proportion, répondoit de tout en Espagne, au gré du pape, s'il vouloit hâter la promotion d'Albéroni, et mandoit à Aldovrandi qu'il se souvînt qu'il étoit chargé de l'affaire de Dieu, soit qu'il prétendît diviniser celle du premier ministre . ou qu'il y eût quelque autre mystère entre eux.
Giudice s'étoit démis de la charge de grand inquisiteur d'Espagne, Albéroni la fit donner à Molinez , moins pour récompenser sa fidélité et ses travaux , que pour laisser champ libre à Acquaviva à prendre le soin des affaires d'Epagne à Rome, parce qu'il comptoit sur ce cardinal qui avoit toute la confiance de la reine. On s'étoit d'autant plus pressé d'y pourvoir qu'on craignoit que Giudice ne rétractât sa démission du moment qu'il seroit hors de l'Espagne. Le duc de Parme en avoit averti; quoiqu'il n'aimât ni n'estimât Albéroni, il s'intéressoit au maintien de l'autorité d'un homme qui étoit son sujet et son ministre en Espagne. Il avoit par lui une part indirecte au gouvernement de cette monarchie, à laquelle par conséquent il s'intéressoit. Son grand objet étoit de l'engager à des tentatives pour recouvrer quelque partie de ce qu'elle avoit perdu en Italie, dont le temps lui paroissoit favorable pour y réussir par l'occupation de l'empereur en Hongrie, et la haine des princes d'Italie. Il sentoit bien aussi que l'Espagne étoit trop foible pour l'entreprendre sans secours , et qu'elle n'en pouvoit espérer que de la France ; qu'il