RAISONS GÉNÉRALES
et encore la nature de chacun des trois ordres qui composent les états généraux; et l'homme est fait de manière qu'il est bien plus touché de son mal particulier que de celui qu'il souffre en commun avec tous les autres, conséquemment porté à se reposer sur qui il appartiendra du remède à ces maux généraux , et à n'agir vivement que sur ce qui en particulier le regarde. C'est ce qu'il est à craindre de voir arriver dans une assemblée tirée de tous les divers pays 'du royaume et des trois ordres de chaque pays, que chacun n'y pense qu'à sa propre chose, sans se mettre beaucoup en peine de la générale , ni de celle de son voisin, sinon par rapport à la sienne, et que cet intérêt particulier ne remplisse l'assemblée d'une foule de propositions de remèdes différents , contradictoires les uns aux autres , sans qu'il en résulte rien qui ait une application certaine au mal général pour la guérison duquel elle aura été convoquée. En ce cas , quelle confusion ! et quel fruit de ces états généraux ?
Mais parmi ceux qui y seront députés, peut-on espérer qu'il s'y en trouve de bien versés dans la science des finances, qui en aient fait une étude suivie et principale , qui s'y soient perfectionnés par l'expérience ? Tous ceux de ce genre sont sûrement connus , et il n'est pas besoin d'une telle assemblée pour les avoir sous sa main et pour les consulter. Il est, au contraire, à présumer que, faisant un nombre, pour ainsi dire, imperceptible parmi la foule des députés . et parlant une langue étrangère à la plupart , ils leur deviendront aisément suspects , qu'ils en seront peut-être méprisés, et que leurs avis y deviendront au moins inutiles. Or ce succès ne vaut pas une tenue des états généraux.
Que si l'on objecte que c'est être hardi que de penser qu'une telle assemblée ne soit pas capable des bonnes raisons, et de goûter les bons remèdes que quelques députés y pourront proposer, et de n'espérer jias de cette foule un bon nombre de bonnes têtes remplies d'expédients de la discussion desquels il se puisse tirer d'excellents remèdes , il est aisé de répondre que tel est le malheur, non la faute, de la nation gouvernée depuis tant d'années sans avoir presque le temps ni la liberté de penser, que chacun a ses affaires domestiques, et encore avec les entraves qui ne sont pas cessées depuis un assez long temps pour qu'on ait pu les oublier. Il est difficile d'espérer qu'il se soit formé dans ce long genre de gouvernement un assez grand nombre de gens pour l'administration des affaires publiques à travers les périls attachés à cette sorte d'application, d'où il ne se peut qu'il n'étincelle toujours quelque chose, et dans le dégoût de l'inutilité qui s'y trouvoit jointe. Je dis donc , et à Dieu ne plaise que je pense autrement de ma nation , et d'une nation qui s'est toujours si fort distinguée parmi toutes les autres en tout genre ! je dis donc qu'elle abonde en esprit et en talents , mais que cet esprit et ces talents ayant été si longuement enfouis à l'égard de ce dont il s'agit maintenant , ce seroit comme une création subite , si on voyoit le talent et l'art de l'administration , et en chose si difficile , paroître en un nombre suffisant de députés pour former avec succès des délibérations heureuses, et qui pussent remédier aux maux généraux pour lesquels on les auroit assemblés; que c'est un malheur, qu'on ne peut jamais assez
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déplorer, et qui ne peut être assez fréquemment et assez fortement inculqué au roi , que d'avoir rendu inutiles tant d'excellents esprits , qui font maintenant un si grand besoin , par les avoir continuellement gouvernés sans aucune liberté d'application , et d'avoir commis celte faute dans une nation unique peut-être dans le monde , en théorie et en pratique, par sa fidélité, son obéissance, son attachement, son amour pour sa patrie et pour ses rois. Mais le mal est fait par une longue suite d'années écoulées sur le même ton. Il ne se peut réparer que par un autre espace de temps où il soit permis de s'instruire , de penser et de raisonner : et il s'agit présentement que ce temps ne fait que commencer sous les heureux auspices [de la régence] de toutes les régences la plus douce et la moins contredite , de se servir de ce que la nation peut offrir , et non de ce qu'on a ci-devant comme éteint en elle. Or , ce qui y sera toujours subsistant est un fonds d'esprit, de pénétration, d'activité, d'application , qui , ayant la liberté de germer dans les suites , produira les fruits excellents que la conduite passée a rendus si rares , au grand dommage de l'État , du roi , de Votre Altesse Royale , et en attendant [produira] cette fidélité . cette obéissance , cet attachement , cet amour du roi et de la patrie qu'on ne peut suffisamment exalter , et dont Votre Altesse Royale peut faire de sages et d'excellents usages.
Par ces tristes raisons, mais si sensiblement vraies, il me paroît. Monseigneur , qu'il n'y a point de remède à attendre des états généraux pour les finances. Si vous appelez remèdes ces grands coups que vous ne m'avez point encore confiés , mais qu'il est impossible de ne pas entrevoir dans la situation violente qui fait penser aux états généraux ceux peut-être dont l'emploi les éloigne le plus , il est bien à craindre que cette grande assemblée, essentiellement divisée d'intérêt, ne se divise en troubles à cette occasion. En eft'et, ce qui tombe le plus aisément dans la pensée dès qu'il est question des grands coups , c'est l'abolition, ou le retranchement peu différent, des rentes de la ville et suivant le besoin des autres pareilles créées sur le roi. Sans que Votre Altesse Royale sonde là-dessus les états généraux , ce qui seroit d'un danger infini pour elle , on peut se persuader que la proposition y en sera faite par tous les députés de la campagne , et vivement contredite par tous ceux des villes. Je m'exprime ainsi par rapport à l'intérêt contradictoire de ces deux espèces de personnes, et j'entends sans distinction d'ordres par députés de la campagne tous ceux des trois ordres qui n'ont rien ou très-peu sur le roi , et de même par ceux des villes , ceux dont la principale fortune roule sur ces sortes de rentes. De ce genre sont tous les magistrats de la haute et basse robe , et tout ce qu'on peut nommer suppôt de justice, comme avocats, procureurs, huissiers, payeurs des gages des compagnies , et avec eux tous les bourgeois et gens dont le patrimoine n'est point en terres. De tous ceux-là. qui sont en grand nombre , et qui par leur profession sont les plus en état de bien parler et de se faire entendre , la ruine est attachée à cette suppression. Les députés de la campagne , avec raison , y croiront trouver leur salut . parce que cette immense diminution de dépenses donnant lieu à une grande diminution de charges extraordinaires, les soulagera beaucoup sans