MESURES DU CZAR QUI VEUT
chacun un fils. La czarine avoit été répudiée et mise dans un couvent près de Moscou , sans que Kurakin se fût senti de cette disgrâce. Il connoissoit parfaitement son maître avec qui il avoit conservé de la liberté, de la confiance et beaucoup de considération ; en dernier lieu , il avoit été trois ans à Rome, d'où il étoit venu à Paris ambassadeur. A Rome, il étoit sans caractère et sans affaires que la secrète pour laquelle le czar l'y avoit envoyé comme un homme sûr et éclairé.
Ce monarque , qui se vouloit tirer lui et son pays de leur barbarie et s'étendre par des conquêtes et des traités , avoit compris la nécessité des mariages pour s'allier avec les premiers potentats de l'Europe, Cette grande raison lui rendoit nécessaire la religion catholique, dont les grecs se trouvoient séparés de si peu qu'il ne jugea pas son projet difficile à faire recevoir chez lui en y laissant d'ailleurs la liberté de conscience. Mais ce prince instruit l'étoit assez pour vouloir être auparavant éclairci sur les prétentions romaines. Il avoit envoyé pour cela à Rome un homme obscur , mais capable de se bien informer , qui y passa cinq ou six mois , et qui ne lui rapporta rien de satisfaisant. Il s'en ouvrit , en HoUande, au roi Guillaume, qui le dissuada de son dessein, et qui lui conseilla même d'imiter l'Angleterre , et de se faire lui-même chef de la religion chez lui , sans quoi il n'y seroit jamais bien le maître. Ce conseil plut d'autant plus au czar que c'étoit par les biens et par l'autorité des patriarches de Moscou, ses grand-père et bisaïeul, que son père étoit parvenu à la couronne, quoique d'une condition ordinaire parmi la noblesse russienne.
Ces patriarches dépendoient pourtant de ceux du rite grec de Constantinople , mais fort légèrement. Ils s'étoient saisis d'un grand pouvoir et d'un rang prodigieux, jusque-là qu'à leur entrée à Moscou, le czar leur tenoit l'étrier et conduisoit à pied leur cheval par la bride. Depuis le grand-père de Pierre , il n'y avoit point eu de patriarche à Moscou. Pierre I", qui avoit régné quelque temps avec son frère aîné, qui n'en étoit pas capable , et qui éloit mort sans laisser de fils , il y avoit longtemps , n'avoit jamais voulu de patriarche non plus que son père. Les archevêques de Nowogorod y suppléoient en certaines choses comme occupant le premier siège après celui de Moscou , mais sans presque d'autorité que le czar usurpa tout entière , et plus soigneusement encore depuis le conseil que le roi Guillaume lui avoit donné , en sorte que peu à peu il s'étoit fait le véritable chef de la religion dans ses vastes États.
Néanmoins la passion de pouvoir ouvrir à sa postérité la facilité de faire des mariages avec des princes catholiques , l'honneur surtout de les allier à la maison de France et à celle d'Autriche , le fit revenir à son premier projet. Il se voulut flatter que celui qu'il avoit envoyé secrètement à Rome n'avoit pas été bien informé , ou qu'il avoit mal compris; il résolut donc d'approfondir ses doutes, de manière qu'il ne lui en restât plus sur le parti qu'il auroit à prendre.
Ce fut dans ce dessein qu'il choisit le prince Kurakin , dont les lumières et l'intelligence lui étoient connues , pour aller à Rome sous prétexte de curiosité, dans la vue qu'un seigneur de cette qualité s'ouvri-