‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 17 sur 319 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

[Albéroni] compte sur l'appui de l'Angleterre ; reçoit avis de Slanhope d'envoyer quelqu'un de confiance veiller à Hanovre à ce quil s'y traiioit avec l'abbé Dubois. — Pensée des étrangers sur la négociation d'Hanovre. — Les Impériaux la traversent de toute leur adresse, et la Suède s'en alarme. — Affaires de Suède. — Pernicieuse haine d'Alberoni pour le régent. — Esprit de retour en France, surtout de la reine d'Epagne. — Sages rétlexions d'Alberoni sur le choix, le cas arrivant. — Quel étoit M. le duc d'Orléans sur la succession à la couronne. — Affaire du nommé Pomereu. — Mme de Cheverny gouvernante des filles de M. le duc d'Orléans. — Livry obtient pour son fils la survivance de sa charge de premier maître d'hôtel du roi. — Effiat quille le conseil des finances et entre dans celui de régence. — Honneurs du Louvre accorilés à Dangeau el à la comtesse de Mailiy par leurs cbarges perdues. — Origine de celte grâce à leurs cbarges. — Ce que c'est que les honneurs du Louvre. — Style de la république de Venise écrivant au Dauphin; d'où venu. — Entreprise de la nominadon du prédicateur de l'avent devant le roi. — M. de Fréjus officie devant le roi sans en dire un seul mot au cardinal de Noailies. — Abbé de Bieteuil en tabouret, rochel et camail, près du prie- Dieu du roi, comme maître de la chapelle, condamné de celte entreprise comme n'étant pas évèque. — Quel fut le P. de La Ferlé, jésuite. — Labbé Fleury confesseur du roi. — Mort de la duchesse de Richelieu et de Mme d'Armenonville. — Mort el caractère du maréchal de Châleaurenaud. — Belle anecdote sur le maréchal de Coetlogon. — Mort de la duchesse d'Orval — Mort d'Aguesseau , conseiller d'Eiat; son éloge. — Saint-Conlesl fait conseiller d Étal, eu quille le conseil de guerre. — L'empereur prend Temeswar; perd son fils unique. — La duchesse de Saint Aignan va trouver son mari en Espagne avec trente mille livres de gratification. — Mort, caractère et famille de M. d'Étampes. — Mort de la comtesse de Roucy. — Mort de Mme Fouquel ; sa famille. — Force grâces au maréchal de Montesquieu, au j^rand prévôt, aux ducs de Guiclie , de Villeroy, de Tresmes, et au comte de Hanau. — Le duc de La Force viceprésident du conseil des finances. — Augmentation de la paye de l'infanlerie. — Caractère de Broglio, fils et frère aine des deux maréchaux de ce nom. — Le duc de Valeniinois reçu au parlement, où les princes du sang ni bâtards n'assistent point. — Mariage du fils uni(|ue d'Estiing avec la fiile uni(jue de Mme de Fontaine-Martel, el la survivance du gouvernement de Douai. — Honneval obtient son abolition en épousant une fille de Biron. — Dispute entre les grands officiers de service el le maréchal de Villeroy,

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qui, comme gouverneur du roi, prétend faire leur service cl le perd. — Grande aigreur entre les princes du sang et bâtards sur les mémoires publiés par les derniers. — Etonnante a.iialliie de M. le duc d'Orléans. — Ma façon d'être avec le duc du Maine el le comte de Toulouse.

La grande ressource d'Albéroni , à son avis , étoit l'appui qu'il se promettoit de l'Angleterre et de son commerce secret et direct avec Stanhope. Ce ministre l'avoit averti d'envoyer à la Haye quelqu'un de confiance pour veiller aux intérêts du roi d'Espagne, dans une crise où il s'agissoit d'un nouveau système pour l'Europe. On prétend qu'Albéroni fit part de l'avis au duc de Parme. Il ne se fioit à aucun Espagnol, et fit nommer Beretti Landi à l'ambassade de la Haye : mais comme en ce même moment Claudio Ré , que le duc de Parme tenoit à Londres en qualité de secrétaire, reçut ordre de ce prince de se rendre à Hanovre, on se persuada que c'étoit pour y être cliargé delà confiance d'Albéroni, sous le prétexte de solliciter le roi d'Angleterre d'obtenir de l'empereur d'admettre à son audience l'envoyé de Parme, et de le détourner de presser le mariage de la princesse de Modène avec le prince Ant. de Parme, que le duc son frère disoit n'avoir pas moyen de l'apanager pour faire cette alliance. Le dessein d'Albéroni, en se rendant maître du négociateur pour l'Espagne, étoit de se réserver l'honneur de traiter et de finir à Madrid l'essentiel de la négociation.

Tout le monde avoit les yeux ouverts sur l'alliance qui se traitoit entre la France et l'Angleterre. Les étrangers la regardoient comme un sujet de division entre le roi d'Espagne et le régent: ils publioient qu'il y en avoit beaucoup déjà entre eux. L'empereur la craignoit dans la prévoyance que, lorsque les Anglois et les Hollandois seroient sûrs de la France . leur attachement à ses intérêts diminueroit beaucoup. Ainsi ses ministres la traversoient de tout leur possible. Il y avoit à Paris un baron d'Hohendorff fort attaché au prince Eugène . dont il avoit été aide de camp pendant la dernière guerre. Il se prétendoit autorisé de lettres de créance de l'empereur qu'il avoit même montrées du temps que Penterrieder étoit à Paris comme secrétaire de l'empereur, et véritablement chargé de ses affaires. Cet Hohendorff avoit même alors proposé au régent une alliance avec l'empereur, qui n'avoit pas eu de suite. Cet homme ne cessoit d'échauffer la vivacité de Stairs , d'ailleurs si contraire au traité, parce qu'il avo t été tiré de ses mains pour être porté à la Haye puis à Hanovre entre Stanhope et l'abbé Dubois , et parce qu'il haissoit la France. Hohendorfl' lui disoit continuellement que le régent tromperoit les Anglois, et que le Prétendant ne sortiroit point d'Avignon. On excitoit d'un autre côté la Suède, à qui on persuadoit faussement que la France sacrifieroit ses intérêts au roi d'Angleterre, et lui garanliroit la possession de Brème et de Verden qu'il lui avoit usurpés, tellement que l'ambassadeur de Suède, qui, de tout temps, étoit attaché à la France, en prit des impressions qui lui firent tenir des discours peu mesurés. Les affaires du roi son maître prenoient une face plus riante. Ses ennemis avoient assemblé de grandes forces pour faire une descente dans la province de Schonen , et envahir après la Suède : le Saint-Simon ix 2

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czar éloit à Copenhague eu dessein de passer la mer, et de commander cette expédition. Il s'y brouilla avec le roi de Danemark, au point que l'entreprise fut différée au printemps, les troupes renvoyées et les dépenses inutiles , qui avoient été fort à charge au Danemark ; le roi de Suède n'en put profiter. Il avoit des troupes , mais ni argent ni marine : il voulut acheter quelques vaisseaux en France et en Hollande , où étoit pour lors le baron de Gœrtz qui étoit chargé de ses finances, et qu'il y avoit envoyé. Il lui dépêcha donc un officier, et un autre au baron Spaar , son ambassadeur en France pour cet achat. Il envoya par cette voie ordre à Spaar de cultiver les bonnes dispositions de la France , de lui persuader qu'il vouloit la paix, et de presser le payement des subsides qu'elle lui donnoit. Il n'osoit même avec ses ministres s'expliquer qu'en termes généraux sur ses desseins secrets, tant les bruits dont on vient de parler lui faisoient craindre un trop entier engagement de la France avec l'Angleterre.

Quelque désir qu'eût l'Espagne de prendre avec cette dernière couronne des liaisons particulières , Albéroni ne vouloit faire avec elle de traité que totalement séparé et détaché de celui de la France. Les vues sur l'avenir et sur lesquelles il évitoit soigneusement de s'expliquer, ne convenoient point avec une alliance commune. Persuadé que le régent ne lui pardonneroit pas , il ne cessoit d'assurer le roi et la reine d'Espagne qu'ils ne dévoient jamais compter sur la bonne foi ni sur les paroles de ce prince. Il n'ignoroit pas que le génie et les désirs de cette princesse étoient entièrement tournés vers le trône de France en cas de malheur. Elle sentoit l'importance de cacher ce sentiment pour ne pas s'exposer à perdre le certain pour l'incertain , et [craignoit] ce que penseroient les Espagnols , et ce qu'ils diroient . si , après ce qu'ils avoient fait et souffert depuis quinze ans pour soutenir leur roi sur le trône , il les exposoit par son abandon à recevoir un nouveau roi de la main des Anglois et des Hollandois. Albéroni lui disoit que ces deux puissances disposeroient absolument des couronnes de France et d'Espagne , et que c'étoit pour cela que M. le duc d'Orléans n'oublioit rien pour les gagner. Albéroni néanmoins réfiéchissoit quelquefois sur le danger qu'il y auroit pour le roi et pour la reine à changer de couronne , encore plus pour lui-même. Il se représentoit les François turbulents, volages, hardis ; il étoit agité de la multitude des princes du sang capables avec le temps d'inquiéter le souverain , et qui deviendroient comme des chevaux indomptés et sans bride ni frein , si la minorité duroit : le parlement de Paris lui paroissoit devenu , comme autrefois , le correctif et le fléau de l'autorité royale. Il concluoit de ces réflexions que , si la monarchie d'Espagne pouvoit se rétablir , le roi d'Espagne auroit fort à balancer sur le choix d'un royaume qu'il acquerroit et qu'il gouverneroit très-difficilement, ou d'un autre dont il étoit en possession, qu'il pçuvoit gouverner despotiquement et comme en dormant. En effet, il n'y a point de pays où la soumission soit plus entière qu'en Espagne, ni où la volonté et l'autorité du roi soient plus affranchies de toutes formes, ni plus à couvert de toute résistance.

Tandis qu'on étoit si intérieurement occupé en Espagne des futurs

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contingents, je puis dire, avec la plus exo'^tc venté, que c'est la chose dont M. le duc d'Orléans le fut toujours le moins. Il est des vraisemblances qui n'ont aucune vérité , et des vérités qui n'ont point de vraisemblances. Celle-ci est de ce nombre au premier degré , et je ne crois pas que , depuis qu'il est dans l'univers des monarchies héréditaires , aucun héritier collatéral immédiat s'en soit moins soucié, y ait moins pensé . qui ait plus sincèrement désiré que la succession ne s'ouvrit point: dirai-je tout, et le croira-t-on ? qui ait été moins touché, plus embarrassé , plus importuné de porter la couronne. Jamais en aucun temps rien même d'indirect là-dessus ; jamais quoi que ce soit sur cette matière dans aucun des conseils; et si quelqueiois l'indispensable connexité des affaires étrangères l'ont amené dans le cabinet du régent entre deux ou trois de ses plus confidents, elle ne s'y traitoit précisément que par nécessité, simplement, courtement, même avec une sorte de contrainte sans parenthèses , sans rien d'inutile , comme on auroit raisonné sur la succession d'Angleterre ou de l'empereur! Les plus familiers connoissoient si bien M. le duc d'Orléans sur ce sujet , qu'il n'est arrivé à pas un d'eux de laisser échapper devant lui aucune sorte de flatterie là-dessus. Je suis peut-être celui avec qui cela a le plus été traité tète à tête avec lui à propos de sa conduite , des affaires étrangères, dont il me disoit tout ce qui ne passoit pas au conseil, à propos encore des finances et de la constitution. A la vérité il ne vouloit pas perdre son droit. Je l'y fortifiois même ; mais il n'en étoit touché que du côté de son honneur et de sa sûreté, desquels il ne se pouvoit agir que le malheur ne fût arrivé, considérations qui au contraire le lui faisoit craindre. Alors nous nous en parlions comme de toute autre sorte d'affaire importante. Il ne se cachoit pas de moi ainsi tête à tête; et je le connoissois trop pour qu'il y eût réussi. Jamais je ne l'ai surpris en aucun chatouillement là-dessus, aucun air de joie, aucune échappée flatteuse , jamais [à] en prolonger le raisonnement. Je n'outrerai rien quand je dirai que cela alloit à l'insipidité et à une sorte d'apathie, que je sens qui m'auroit impatienté , si le fils de Mgr le duc de Bourgogne m'eût été moins tendrement et précieusement cher, et qu'il se fût agi de succéder à un autre.

On a vu plusieurs fois dans ces Mémoires que le feu roi avoit fait du lieutenant de police de Paris, une espèce de ministre secret et confident , une sorte d'inquisiteur dont les successeurs de La Reynie , par qui commencèrent ces fonctions importantes . mais obscures , étendirent beaucoup le champ pour se donner plus de relations avec le roi, et cheminer mieux vers l'importance , l'autorité, la fortune. Le régent, moins autorisé que le feu roi, et qui avoit plus de raisons que lui d'être informé et d'arrêter les intrigues , trouva dans cette place Argensou , qu'on a vu qui avoit su se faire valoir à lui de l'affaire du cordelier, amené par M. de Chalais , et en avoit, je crois, à bon marché, acquis les bonnes grâces. Argenson, qui avoit beaucoup d'esprit, et qui avoit désiré cette place comme l'entrée, la base et le chemin de sa fortune, Tèxerçoit très-supérieurement, et le régent se servit de son ministère avec beaucoup de liberté. Le parlement, qui n'éloit attentif qu'à faire

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