‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 178 sur 319 · PRÉSENTS AU CZAR · texte numérisé non relu

PRÉSENTS AU CZAR

der sans cesse. Sur la fin je vis qu'il le remarquoit : cela me rendit plus retenu dans la crainte qu'il ne demandât qui j'étois. Comme il alloit rentrer, je passai en m'en allant dans la salle où le couvert étoit mis. D'Antin toujours le même avoit trouvé moyen d'avoir un portrait trèsressemblant de la czarine qu'il avoit mis sur la cheminée de cette salle , avec des vers à sa louange , ce qui plut fort au czar dans sa surprise. Lui et sa suite trouvèrent le portrait fort ressemblant.

Le roi lui donna deux magnifiques tentures de tapisseries des Gobelins. Il lui voulut donner aussi une belle épée de diamants laquelle il s'excusa d'accepter ; lui , de son côté , fit distribuer environ soixante mille livres aux domestiques du roi qui l'avoient servi , donna à d'Antin et aux maréchaux d'Estrées et de Tessé à chacun son portrait enrichi de diamants , cinq médailles d'or et onze d'argent des principales actions de sa vie. Il fit un présent d'amitié à Yerton et pria instamment le régent de l'envoyer ! auprès de lui , chargé des affaires du roi , qui le lui promit.

Mercredi 16 juin, il fut à cheval à la revue des deux régiments des gardes, des gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires. Il n'y avoit que M. le duc d'Orléans : le czar ne regarda presque pas ces troupes qui s'en aperçurent. Il fut de là dîner-souper à Saint-Ouen , chez le duc de Tresmes où il dit que l'excès de la chaleur de la poussière et de la foule de gens à pied et à cheval lui avoit fait quitter la revue plus tôt qu'il n'auroit voulu. Le repas fut magnifique ; il sut que la marquise de Béthune qui y étoit en voyeuse étoit fille du duc de Tresmes ; il la pria de se mettre à table ; ce fut la seule dame qui y mangea avec beaucoup de seigneurs. Il y vint plusieurs dames aussi en voyeuses à qui il fit beaucoup d'honnêtetés , quand il sut qui elles étoient. Jeudi 17 , il alla pour le seconde fois à l'Observatoire, et de là souper I chez le maréchal de Villars.

Vendredi 18 juin, le régent fut de bonne heure à l'hôtel de Lesdiguières dire adieu au czar. Il fut quelque temps avec lui , le prince Kurakin en tiers. Après cette visite . le czar alla dire adieu au roi aux Tuileries. Il avoit été convenu qu'il n'y auroit plus entre eux de céréi monies. On ne peut montrer plus d'esprit, de grâces ni de tendresses pour le roi que le czar en fit paroître en toutes ces occasions , et le lendemain encore que le roi alla lui souhaiter à l'hôtel de Lesdignières un bon voyage , où tout se passa ainsi sans cérémonies.

Dimanche 20 juin , le czar partit et coucha à Livry , allant droit à Spa où il étoit attendu par la czarine , et ne voulut être accompagné de per- I sonne , pas même en sortant de Paris. Le luxe qu'il remarqua le surprit beaucoup ; il s'attendrit en partant sur le roi et sur la France , et dit qu'il voyoit avec douleur que ce luxe la perdroit bientôt. Il s'en alla charmé de la manière dont il avoit été reçu , de tout ce qu'il avoit vu , de la liberté qu'on lui avoit laissée , et dans un grand désir de s'unir étroitement avec le roi , à quoi l'intérêt de l'abbé Dubois et de l'Angleterre fut un funeste obstacle dont on a souvent eu et on a encore grand sujet de repentir.

On ne finiroit point sur ce czar si intimement et si véritablement grand , dont la singularité et la rare variété de tant de grands talents

236 IL DÉSIRE s'unir AVEC LA FRANCE. [1717] j

et de grandeurs diverses , feront toujours un monarque digne de la plus \ grande admiration jusque dans la postérité la plus reculée, malgré les i grands défauts de la barbarie de son origine , de son pays et de son l : éducation. C'est la réputation qu'il laissa unanimement établie en 13 France, qui le regarda comme un prodige dont elle demeura charmée. \i

Je suis certain que le czar alla voir M. le duc d'Orléans dès les pre- |ii miers jours , qu'il ne lui rendit que cette unique visite au Palais-Royal ; 1. que M. le duc d'Orléans le reçut et le conduisit à son carrosse , que leur ,1 conversation s'y passa dans un cabinet, seuls avec le prince Kurakin en ;a tiers , et qu'elle dura assez longtemps. J'en ai oublié le jour.

Ce monarque fut très-content du maréchal de Tessé et de tout le ser- :; vice. Ce maréchal commandoit à tous les officiers de la maison du roi i! de tout genre qui servirent le czar. Beaucoup de gens se firent présenter li à lui , mais de considération. Beaucoup aussi ne se soucièrent pas de ,1 l'être ; aucune dame ne le fut , et les princes du sang ne le virent point , dont il ne témoigna rien que par sa conduite avec eux , quand il en vit chez le roi. En partant il s'attendrit sur la France, et dit qu'il voyoit [( avec douleur que son grand luxe la perdroit bientôt.

Il avoit des troupes en Pologne et beaucoup dans le Mecklembourg ; ces dernières inquiétoient fort le roi d'Angleterre qui avoit eu recours aux officiers de l'empereur et à tous les moyens qu'il avoit pu pour engager le czar à les en retirer. Il pria instamment M. le duc d'Orléans de f. tâcher de l'obtenir de ce prince tandis qu'il étoit en France. M. le duc |5 d'Orléans n'y oublia rien . mais sans succès. 1

Néanmoins le czar avoit une passion extrême de s'unir avec la France. |i Rien ne convenoit mieux à notre commerce , à notre considération dans ! le nord, en Allemagne et par toute l'Europe. Ce prince tenoit l'Angle- ^ terre en brassière par le commerce , et le roi Georges en crainte pour i ses États d'Allemagne. Il tenoit la Hollande en grand respect et l'em- i pereur en grande mesure. On ne peut nier qu'il ne fît une grande figure 'i en Europe et en Asie , et que la France n'eût infiniment profité d'une f, imion étroite avec lui. Il n'aimoit point l'empereur, il désiroit de nous j déprendre peu à peu de notre abandon à l'Angleterre, et ce fut l'Angle- j terre qui nous rendit sourds à ses invitations jusqu'à la messéance, | lesquelles durèrent encore longtemps après son départ. En vain je | pressois souvent le régent sur cet article . et lui disois des raisons dont l il sentoit toute la force , et auxquelles il ne pouvoit répondre. Mais son !j ensorcellement pour l'abbé Dubois . aidé encore alors d'Effiat , de Canillac , 1 du duc de Noailles , étoit encore plus fort. \

Dubois songeoit au cardinalat et n'osoit encore le dire à son maître, {l L'Angleterre , sur laquelle il avoit fondé toutes ses espérances de fortune , | lui avoit servi d'abord à être de quelque chose par le leurre de son an- | cienne connoissance avec Stanhope. De là il s'étoit fait envoyer en Hollande le voir à son passage , puis à Hanovre ; enfin il avoit fait les | traités qu'on a vus , et s'en étoit fait conseiller d'État , puis fourré dans ï le conseil des afl'aires étrangères. Il avoit été , puis [étoit] retourné en j Angleterre. Les Anglois qui voyoient son ambition et son crédit, le ser- j voient à son gré pour en tirer nu leur. Son but étoit de se servir du i

1717] INFATUATION DE L'aNGLETERRE. 237

crédit du roi d'Angleterre sur l'empereur qui étoit grand et de sa liaison

•lùrs intime et personnelle , pour se faire cardinal par l'autorité de l'em-

?reur qui pouvoit tout à Rome, et qui faisoit trembler le pape.

Cette riante perspective nous tint enchaînés à l'Angleterre avec la

rnière servitude, qui ne permit rien au régent qu'avec sa permission,

le Georges étoit bien éloigné d'accorder à la liaison avec le czar, tant

cause de leur haine et de leurs intérêts , que par ménagement pour

. -mpereur : deux points si capitaux pour l'abbé Dubois que le czar se

dégoûta enfin de notre surdité pour lui , et de notre indifférence qui alla

jusqu'à ne lui envoyer ni Verton, ni personne de la part du roi.

On a eu lieu depuis d'un long repentir des funestes charmes de l'Angleterre, et du fol mépris que nous avons fait de la Russie. Les malheurs n'en ont pas cessé par un aveugle enchaînement , et on n'a enfin ouvert les yeux que pour en sentir mieux l'irréparable ruine scellée par le ministère de M. le Duc , et par celui du cardinal Fleury ensuite , également empoisonnés de l'Angleterre , l'un par l'énorme argent qu'en tira sa maîtresse après le cardinal Dubois . l'autre par l'infatuation la plus imbécile.

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