CHAPITRE XXIV
Idées et précautions d'Albéroni. — État embarrassant du roi d'Espagne. — Capacité de del Maro odieuse à Albéroni, qui le décrie partout. — Ses exhortations et ses menaces au pape en faveur d'Aldovrandi. — Manèges d'Aldovrandi. — Sagacité de del Maro. — Première audience du colonel Slanhope peu salifaisante. — Chimères d'Albéroni. — Craintes d'Albéroni parmi sa fermeté. — Son espérance en la Hollande fomentée par Beretli. — Découverte de ce dernier sur le roi de Sicile. — Faux raisonnements de Boretti sur les Hollandois, — Abbé Dubois à Londres, — Monteléon y est leurré ; chercbe à pénétrer et à se faire valoir. — Audacieux avis des Anglois au régent sur son gouvernement intérieur, qu'ils voudroient changer à leur gré. — Réflexions. — Projets du czar à l'égard de la Suède, et ceux du Eûi de Prusse. — Offres de la Suéde. — Conduite suspecte de Gœrlz, et celle du czar et du roi de Prusse en conséquence. — Avis de ce dernier au régent. — Ses chimères. — Objet du roi d'Angleterre dans son désir de moyenner la paix entre l'empereur et l'Espagne à Londres. — Penterried(!r y arrive. — Divers sentiments en Hollande. — Coii.lilions fondamentales proposées à l'Espagne pour la paix. — Albéroni, aigri contre Stairs, est contenté par Stanhope, qui l'amuse sur l'affaire principale par une équivoque. — Grande maladie du roi d'Espagne. — Solitude de sa vie. — Albéroni veut interdire toute entrée à Villena, majordome-major, «jui, dans la chambre du roi d'Espagne, la reine présente , donne des coups de bâton au cardnial, et est exilé pour peu de temps. — Le roi d'Espagne fait un testament.
Albéroni ne vouloit ouïr parler d'aucun accommodement avec l'empereur. Il se forgeoit des chimères que lui-même n'espéroit pas, et qu'il ne laissoit pas de faire proposer pour attaquer l'Italie et les Pays-Bas à la fois par la France d'un côté avec les Hollandois , et de l'autre avec le roi de Sicile , tandis que l'Espagne attaqueroit le royaume de Naples ,
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et en chasser ainsi l'empereur. Mais, se voyant seul, il n'oublioit rien pour avoir de grandes forces pour faire craindre l'Espagne , et obtenir de meilleures conditions quand il faudroit traiter.
Il comptoit tellement sur la mauvaise disposition de l'Angleterre , qu'il vouloit , pour premier point préliminaire , que la négociation ne se traitât point à Londres. Il se flattoit qu'il y auroit bientôt des mouvements considérables en ce pays-là. Il se mit à caresser le Prétendant, sans toutefois lui donner le plus petit secours , et il lui fit passer par le cardinal Gualterio l'avis de se marier, comme étant celui de tous les Anglois , même les plus opposés à son rétablissement , et la chose la plus agréable à toute l'Angleterre, comme le sachant d'un homme principal et fort mêlé dans le gouvernement.
Albéroni n'avoit laissé que le nom et les places aux conseillers d'État , qui est ce que nous appelons ici les ministres. Il ne leur communiquoit que des choses indifférentes : les secrétaires d'État n'avoient même aucune part à rien de son entreprise. Il en avoit écrit et signé de sa main tous les ordres. Patiiio seul en conduisoit l'exécution sous lui. Il vouloit le même secret dans toutes les affaires , et que les ministres d'Espagne dans les cours étrangères ne rendissent compte qu'à lui tout seul. Il avoit de plus la raison de l'état du roi d'Espagne , accablé de vapeurs qui le faisoient juger plus mal qu'il n'étoit. Sa mélancolie étoit extrême et , quoique extérieurement soumis à la reine et aux volontés du cardinal , qui disposoit seul en effet de toutes les affaires , il y en avoit néanmoins de particulières, où la mauvaise humeur du roi éclatoit au dehors assez pour y être connue et remarquée par les ministres étrangers.
L'abbé del Maro , ambassadeur du roi de Sicile à Madrid , étoit celui [qui , par] la vigilance à être des mieux informés et la pénétration qu'Albéroni ne pouvoit tromper, lui étoit le plus odieux comme un surveillant insupportable. Il prit aussi un soin particulier de le décrier dans sa cour et dans les autres où cet abbé pouvoit avoir quelque relation , et à le faire passer à Rome pour le plus grand fourbe du monde et le plus grand ennemi du pape.
Il en tiroit avantage pour exhorter le pape à la patience , à la dissimulation , et à se mesurer en sorte qu'il ne le mît pas hors d'état de lui rendre le moindre service. Il consentoit qu'il criât , qu'il se plaignît de l'Espagne pour contenter les Impériaux, mais à condition qu'il ne laisseroit jamais imprimer le bref qu'il avoit écrit au roi d'Espagne parce que , s'il le permettoit , on ne pourroit plus répondre d'empêcher les grands désordres qui en arriveroient; que c'étoit pour les prévenir qu'il avoit empêché Aldovrandi de le présenter au roi d'Espagne, déférence et prudence dont il vouloit que le pape louât son nonce et'lui en sût gré. Comme le cardinal jugeoit que cette complaisance d'Aldovrandi exciteroit puissamment les Allemands à le perdre , il protestoit au pape que, s'il le rappeloit, il pouvoit assurer de voir la nonciature fermée pour longtemps, et le roi d'Espagne marcher sans mesure avec la hauteur et la dignité qui lui convenoit. Il lui disoit que le seul moyen de travailler utilement pour l'un et pour l'autre étoit que le roi d'Espai^ne