‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 272 sur 319 · COURT VOYAGE DE DUBOIS À PARIS · texte numérisé non relu

COURT VOYAGE DE DUBOIS À PARIS

de Modène : il ne le laissa en aucun doute qu'il ne fût instruit de la négociation dont La Pérouse avoit chargé son frère à Vienne. Il ne lui déguisa point que l'empereur vouloit avoir la Sicile de gré ou de force; que, s'il étoit possible de convenir de cette condition par un traité, il faudroit qu'il y eût un ministre piémontois à Vienne ; mais qu'il savoit qu'il n'y seroit pas reçu s'il n'avoit le pouvoir de faire cette cession ; que l'empereur avoit des moyens sûrs de conquérir cette île , mais qu'il aimoit mieux en avoir l'obligation au roi de Sicile , aussi instruit qu'il l'étoit de la situation des affaires de l'Europe : qu'on prendroit après les mesures nécessaires pour lui conserver les titres d'honneur et d'autres avantages encore dont il auroit lieu d'être ccmtent. L'envoyé de Modène eut curiosité de savoir quel seroit l'échange , et s'il se prendroit dans le Milanois. Penterrieder répondit que l'empereur ne pouvoit céder dans tout cet État un seul pouce de terre, mais qu'en un mot le roi de Sicile seroit satisfait. La Pérouse . fort inquiet d'une réponse si générale , pressa son ami de lui en dire davantage. Soit que l'envoyé de Modène en sût plus en effet , ou que ce ne fût qu'un soupçon , il lui fit entendre qu'on proposeroit la Sardaigne. Cela fut soutenu de tous les langages fermes, mais caressants et flatteurs, que Penterrieder sut tenir à La Pérouse, en l'assurant bien surtout des mauvaises dispositions de la France pour le roi de Sicile, dont lui-même se ciloit pour témoin lorsqu'il éioit à Paris.

L'abbé Dubois s'étoit embarqué à la fin de novembre pour aller chercher, disoit-il, de nouvelles instructions, avec promesse d'un trèsprompt retour. On le savoit trop instruit des intentions du régent pour les croire le motif de son voyage. On crut donc qu'il ne le faisoit que pour concilier les différents sentiments de ceux qui composoient le conseil de régence. Comme j'en étois un, je puis assurer que ceux qui le crurent ne rencontrèrent pas mieux.

Pendant cet intervalle de négociations , le colonel Stanhope eut ordre de faire entendre par Albéroni à la reine d'Espagne que si Dieu disposoit du roi d'Espagne, qu'on croyoit alors très-mal, cet événement n'apporteroit aucun changement aux dispositions favorables du roi d'Angleterre pour elle et pour lui, et qu'ils dévoient compter tous deux sur un appui solide et sur des assistances effectives de sa part ; qu'il maintiendroit les dispositions que le roi son mari auroit faites en sa faveur, et pour gage de cette bonne volonté , Stanhope devoit citer ce que son maître faisoit actuellement pour procurer par le traité de paix les avantages des infants du second lit.

Pendant ce temps-là le roi d'Espagne fit^dire à Bubb et au colonel Stanhope , que . pour complaire au roi d'Angleterre , il entreroit dans la négociation qu'il proposoit. si l'empereur promettoit pour préliminaire de ne point envoyer de troupes en Italie . et de n'y point demander de contributions. Le colonel Stanhope tâcha de persuader à Monteléon son désir que la proposition fût acceptée à Vienne , où Penterrieder venoit de l'envoyer par un courrier. Il le prépara aux réponses hautaines de cette cour, mais il ajouta que Georges étant content des bonnes intentions du roi d'Espagne, il faudroit nécessairement que la médiation

374 PROPOSITION DU ROI D'eSPAGNE. [1717]

d'Angleterre , soutenue de celle de France , réduisît les parties intéressées à la raison. Bernsdorff, vendu à l'empereur dont il attendoit tout, voulut tourner en poison la réponse du roi d'Espagne ; dit qu'elle étoit conceriée avec la cabale de France opposée au régent, laquelle vouloit traîner la négociation en longueur , en représentant à ce prince que , puisque le roi d'Espagne vouloit bien entrer en traité , Son Altesse Royale ne devoit rien conclure sans la participation et l'intervention de Sa Majesté Catholique. Bernsdorff savoit peut-être que les Impériaux , peu disposés à traiter, se rendroient encore plus difficiles quand ils sauroient cette réponse , et insisteroient plus fortement sur la restitution préliminaire de la Sardaigne. Les Allemands du conseil de l'empereur souhaitoient et lui conseilloient d'accorder la renonciation que le roi d'Angleterre lui demandoit comme base du traité. Mais le conseil destiné aux affaires d'Espagne , tout d'Espagnols et d'Italiens rebelles et réfugiés à Vienne, s'y opposoient de toutes leurs forces ; et entretenoient l'opiniâtreté de l'empereur là-dessus. Le ministre d'Angleterre relevoit toutes ces circonstances, l'embarras et la difficulté de la négociation que leur maître entreprenoit , par conséquent le mérite de ses bonnes intentions et de ses peines.

Stanhope , dont la conduite parut toujours la plus franche dans tout le cours de cette affaire , témoigna beaucoup de joie d'apprendre par une lettre que l'abbé Dubois lui écrivit , immédiatement après son arrivée à Paris , que le régent étoit ferme dans sa résolution de conclure et de signer le traité , même sans l'intervention du roi d'Espagne , pourvu que l'empereur fît la renonciation dans les termes convenables , et qu'il accordât la satisfaction demandée pour le roi d'Espagne sur l'article delà Toscane. Le roi d'Angleterre promit d'appuyer fortement à Vienne des demandes si raisonnables. Les ministres d'Angleterre en usoient avec tant de confiance à l'égard de Penterrieder , qu'elle alloit à lui montrer les lettres qu'ils écrivoient et celles qui leur étoient écrites.

Cette union alarmoit beaucoup La Pérouse. Plus il voyoit ce ministère appliqué à plaire à l'empereur, plus il sentoit le danger de remettre la médiation des intérêts du roi de Sicile entre les mains qui les sacrifieroient au désir qu'ils ne cachoient pas de procurer tous les avantages à la maison d'Autriche. Provane n'étoit pas moins inquiet à Paris, il n'oublioit rien pour découvrir l'état de la négociation, voyoit souvent le régent , hasardoit de lui faire des questions. L'arrivée de l'abbé Dubois redoubla sa vigilance. Le régent lui promit que, lorsqu'il renverroit Dubois à Londres , il lui donneroit ordre précis de communiquer à l'envoyé de Sicile tout ce qui T dans la négociation, auroit rapport aux intérêts de ce prince. Provane n'en pouvoit pas demander davantage; mais sortant de la cour de Turin , il comptoit peu sur les promesses et sur la sincérité des princes.

Ce fut en ce temps-ci qu'arriva l'éclat dont on a parlé ailleurs entre le roi d'Angleterre et le prince de Galles , à qui il éloit né un fils , et qui , mécontent de ce que le roi son père avoit nommé le duc de New-Casile pour en être le parrain, s'emporta contre ce seigneur jusqu'à le traiter fortinjurieusement. Cette affaire, précédée de la continuelle mésintelli-

Page 1