‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 277 sur 319 · TENTATION I>E CELLAMARE · texte numérisé non relu

TENTATION I>E CELLAMARE

couronnes. Cellamare combattit ce raisonnement , moins pour convaincre que pour découvrir de plus en plus. Le maréchal demeura ferme dans l'opinion que la France se tînt dans une indifférence apparente , qu'elle achevât de gagner le roi d'Angleterre et ses ministres, déjà bien disposés; que ce seroit du même coup gagner la Hollande, inséparable de l'Angleterre ; que le roi d'Espagne devoit marquer beaucoup de promptitude et de docilité à tout accommodement raisonnable; s'accréditer par quelque démonstration extérieure , comme d'envoyer un ministre à Londres , pour assister à la négociation , avec des instructions secrètes pour faire avec adresse tomber sur les Allemands la haine de former des prétentions déraisonnables. Il n'en fallut pas davantage à Cellamare pour se convaincre des maximes présentes que le gouvernement de France se proposoit de suivre. Il conclut que son unique objet étoit d'éviter une guerre qu'on croyoit généralement que la France ne pourroit soutenir, que Cellamare traitoit de terreur panique, ce que les mouvements de la Bretagne imprimoient encore plus fortement. Cellamare , qui en voyoit un apparent mépris dans le gouvernement, ne les crut ni si méprisables ni si indifférents qu'on les vouloit donner. Ils n'étoient pas non plus si considérables ni si pernicieux que les malintentionnés le vouloient persuader. Le plus grand mal , selon cet ambassadeur , étoit la foiblesse du gouvernement, agité par la diversité des intérêts et des passions, manquant d'argent, et accablé par les dettes de l'État.

Albéroni , véritable roi d'Espagne absolu , et seul , étoit persuadé que les négociations de Londres seroient sans effet , que l'intérêt du roi d'Espagne étoit de les regarder avec grande indifférence , et d'attendre du temps les avantages qui seroient refusés par un traité. Il croyoit avoir beaucoup fait que d'accepter la médiation du régent et d'y persister; il se faisoit un grand mérite, à son égard, d'avoir suspendu le second embarquement, ce qu'il n'avoit fait que par impuissance; il comptoit que l'Italie ne seroit jamais tranquille tant que l'empereur y posséderoit un pouce de terre ; il se flattoit que la conquête de la Sardaigne encourageroit les Turcs à continuer la guerre ; il se moquoit et se plaignoit de la foiblesse du pape , qui étoit une des sources de la fierté des Allemands et de l'insupportable hauteur de leurs demandes , surtout de celle d'envoyer un commissaire pour lui faire son procès à Madrid ; il s'exhala en injures et en épithètes , dit qu'il ne conseilleroit pas au pape de le hasarder , parce qu'il ne seroit pas sûr que son commissaire fût bien reçu ; qu'à l'égard de la citation il pourroit se rendre à Rome si le roi d'Espagne y consentoit, mais que ce seroit avec une telle compagnie qu'elle pourroit déplaire au pape , et plus encore à l'auteur de la demande , dont il prit occasion de déclamer contre la domination tyrannique que les Allemands entreprenoient d'étendre sur le genre humain , et la nécessité et l'intérêt pressant de toutes les nations de s'unir contre leur ambition. Loin de croire que la négociation de Londres fût propre à la borner , il la décrioit comme un artifice concerté entre l'empereur et le roi d'Angleterre pour tenir en panne la France et l'Espagne , et se moquer après de toutes les deux. Mais pour éviter l'odieux de ne vouloir entendre à rien qui pût conduire à la paix , il déclara que le roi d'Espagne étoit

380 IDÉES d'albéroni. [1717]

prêt à intervenir dans la négociation par un ministre, quand le régent jugeroit que l'empereur se porteroit véritablement à une paix solide et sûre pour le repos de l'Italie ; mais s'il se voyoit obligé d'envoyer un ministre à Londres , Albéroni comptoit bien d'y prolonger la négociation. de la suspendre, d'en arrêter la conclusion, suivant qu'il le jugeroit à propos , et d'armer pour cela son ministre de propositions équivalentes à celles des Impériaux , comme de prétendre , pour condition préliminaire . le remboursement des dépenses de la conquête de la Catalogne et de ]\Iinorque. que l'empereur, contre ses promesses, avoit longtemps défendues , même le remboursement de l'expédition de la Sardaigne. Mais son intention, disoit il, étoit de les tenir secrètes, de laisser H la France et à l'Angleterre le soin de rédiger et de faire les propositions qui pouvoient conduire à la paix, surtout au repos de l'Italie, et de se réserver la faculté de les approuver ou non, selon ce qui conviendroit le mieux aux intérêts du roi d'Espagne, Il ordonna donc à tous les ministres d'Espagne , dans les cours étrangères , de les assurer que Sa Majesté Catholique ne s'éloigneroit jamais de contribuer de sa part au repos de l'Europe.

En même temps il songeoit à faire acheter en Hollande des vaisseaux de guerre, de la poudre, des boulets, des munitions de marine. Il se flattoit de trouver toute facilité dans la république par son intérêt de commerce à l'égard de l'Espagne. Il se répandit un bruit que le roi d'Espagne avoit offert aux États généraux de leur céder les Pays-Bas ou la meilleure partie , s'ils vouloient entrer avec lui dans une alliance particulière , et on prétendit que le Pensionnaire en avoit averti l'empereur. Albéroni nia le fait avec aigreur . et dit que . si l'Espagne vouloit adhérer à de certaines propositions , la Hollande n'y trouveroit peut-être pas son compte. Il ne s'expliqua pas davantage ; mais il gémissoil de voir l'amour de la patrie éteint dans les républiques, leurs divisions, leurs factions, leurs principaux membres sordidement vendus aux puissances étrangères. Il assuroit en même temps le colonel Stanhope et Bubb que le roi d'Angleterre connaîtroit bientôt par expérience que la cour de Vienne ne songeoit qu'à ses intérêts, et qu'elle n'avoit d'égard pour personne.

Il pressoit cependant tous les préparatifs pour la campagne et les recrues de l'infanterie , et disposoit toutes choses pour embarquer les troupes dès que la saison le permettroit. On disoit que le roi d'Espagne vouloit avoir des troupes étrangères, engager à son service celles que les Hollandois réformoient, principalement les bataillons suisses. On parloit fort aussi des négociations secrètes d'Albéroni pour engager les Turcs, parle moyen de Ragotzi, à ne faire ni paix ni trêve avec l'empereur.

Mais le secret de ce premier ministre étoit réservé à lui tout seul. Qui que ce soit n'avoit sa conlîance , ses accès très-difficiles: les ministres étrangers ne lui parloient que par audiences qu'il leur falloit demander par écrit. Tout le gouvernement étoit renfermé dans sa seule personne. Chaque secrétaire d'État venoit lui rendre compte de son département et recevoir ses ordres. La stampille ' même étoit entre ses mains , par les-

1. Il a éié ([ueslion de la slampille ou sceau, i. II, p. <8fi.

[1717] SENTIMENTS ET CÛlNDUlTE d'aLBÉRONI. 381

quelles passoient toutes les expéditions et les ordres secrets du roi d'Espagne , qui étoit inaccessible , qu'on ne voyoit que le moment qu'il s'habilloit , et qui ne disoit jamais mot à personne. Monti même, l'ami intime d'Albéroni de tous les temps , allé à Madrid pour le plaisir de le voir revêtu de la pourpre , et logeant chez lui , eut peine à voir le roi et la reine d'Espagne. On n'a point su s'il y eut entre ces deux amis quelque affaire particulière et quelque mesure prise par rapport aux affaires de France : on remarqua seulement qu'Albéroni affecta de répandre qu'il ne voyoit Monti qu'à dîner qui , accoutumé aux sociétés de Pa;ris , s'ennuieroit bientôt de la solitude de Madrid. Chalais y arriva alors rappelé par le roi d'Espagne; on crut que c'étoit pour l'employer dans la marine. Albéroni triomphoit du bon et glorieux état où il avoit remis l'Espagne , et en insultoit au cardinal del Giudice et aux précédents ministères, qui n'avoient pu la tirer de son abattement.

Il témoignoit à ses amis que rien ne le surprenait de ce qui se passoit à Rome. La reine et lui avoient pour cette cour le plus profond mépris. Il fit déclarer dans toutes les cours étrangères que ce bref injurieux que le pape avoit fait imprimer n'avoit jamais été présenté au roi d'Espagne , et fit valoir au pape cette déclaration comme un moyen le plus doux qui se pût proposer dans une matière si grave , où à peine la grande piété du roi d'Espagne l'avoit empêché d'user des remèdes proportionnés à l'affront qu'il recevoit , mais qui deviendroient inévitables si le pape , non content de ce qu'il avoit fait, se portoit à passer à de nouvelles explications. Albéroni profitoit de la commodité d'avoir un nonce persuadé que sa fortune dépendoit de l'union entre les deux cours , et qui en écartoit autant qu'il le pouvoit tout sujet de mésintelligence, et qui re • présentoit sans cesse au pape la nécessité, pour l'intérêt du saint-siége , de ménager le zèle et les bonnes intentions du roi d'Espagne. Il voulut aussi s'excuser sur ce qu'il avoit fait pour l'acceptation des prélats d'Espagne de la constitution; il fit entendre que l'Espagne avoit aussi ses novateurs, contre lesquels la vigilance des évêques et l'autorité même de l'inquisition ne suffisoient pas , et qui n'étoient retenus que par la crainte du châtiment : galimatias faux dans son principe , faux dans sa conséquence, parce que rien n'est plus redouté en Espagne que l'inquisition , ni plus redoutable , en effet , que sa toute-puissance , et que sa cruauté sur laquelle, comme je l'ai vu moi-même, les sollicitations ni l'autorité du roi ne peut rien.

Aldovrandi continuoit à tirer de cette prétendue situation de l'Espagne qu'il falloit pour y remédier des choses extraordinaires. Il représenta au pape qu'en partant de Rome le cardinal Fabroni , moteur principal, et le prélat Alamanni, spécialement chargé de l'affaire de la constitution, lui avoient dit tous deux qu'il seroit bon, à son arrivée en Espagne , de porter les évêques de marquer leur obéissance au saint-siége par un acte public et par une acceptation formelle de la bulle; que làdessus il s'étoit adressé aux universités d'Espagne; que le pape avoit approuvé les insinuations qu'il leur avoit faites par une lettre qu'il avoit reçue de sa part du cardinal Paulucci , dont il lui envoyoit copie, et qu'U avoit eu une attention particulière à bien mesurer les termes de sa

Page 1