‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 289 sur 319 · LE COMTE DE RIEUX ; SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE RIEUX ; SON CARACTÈRE

Le comte de Rieux eut une audience du régent, pour se justifier d'avoir animé la noble'sse de Bretagne. Il y avoit conservé, malgré sa pauvreté, beaucoup déconsidération et de crédit, qu'il entretenoit par beaucoup d'esprit et de manèges. Homme obscur, très-glorieux de sa grande naissance, toujours travaillant en dessous sans se commettre , lié sourdement avec des personnages et avec la maison de Lorraine , plein des plus hautes pensées et des plus grands projets, he reux à se faire des dupes par son langage . ennemi de tout gouvernement . désireux de faire jouer des mines, et peu retenu par l'honneur, la probité, la vérité, sous le masque des plus vertueux propos. Tout se cuisoit de loin en Bretagne. On y flattoit les Bretons d'une conquête d'indépendance qui ne seroit due qu'à leur union et à leur fermeté. Rieux étoit à Paris leur homme de confiance ; ils ne pouvoient la placer mieux , par l'intérêt qu'il avoit, et qu'il se proposoit de faire tout à coup une grande figure, et il avoit assez d'esprit pour y parvenir, quoiqu'il n'eût jamais vu la guerre , ni la cour , ni le grand monde , si l'affaire eût réussi.

La noblesse de Bretagne écrivit une lettre au régent , soumise et respectueuse en apparence, plus que forte en effet, dont les copies inondèrent Paris. Deux présidents et quatre conseillers, députés du parlement de Bretagne , arrivèrent avec une lettre de ce parlement au régent, en même sens que celle de la noblesse. Ces députés furent admis, après plusieurs jours, à faire la révérence au régent, mais sans lui parler d'aucune affaire. Le maréchal de Montesquieu, commandant en Bretagne, en avoit plusieurs de procédés avec ce parlement, qui en cherchoit et entreprenoit. Le maréchal, de son côté, avoit très-mal débuté avec la noblesse. Qaatre ou cinq cents gentilshommes éloient allés audevant de lui à quelque distance de Dinan. Au lieu de s'arrêter à eux, et de monter à cheval pour entrer avec eux à Rennes , il se contenta de mettre la tête hors sa chaise de poste, et de continuer son chemin. La noblesse , avec raison , en fut extrêmement choquée. Néanmoins il en alla un grand nombre le prendre chez lui pour l'accompagner au lieu des états pour leur ouverture. Au lieu d'y aller à pied avec eux , il monta dans sa chaise à porteurs, et acheva ain-i de les oflenser, tellement que tout se tourna en procédés , et presque en insultes. MM. de Pire , Noyan , Bonamour et du Guesclairs, venus par lettre de cachet à la cour rendre compte de leur conduite, furent exilés séparément en Bourgogne, Champagne et Picardie. Pire, demeuré malade en pretagne, évita le voyage et l'exil.

Les désordres inévitables de la manière de lever les tailles occupoient d'autant plus le régent , que la fermentation devenoit palpable dans le parlement et dans quelques provinces. On avoit voulu établir la taille proportionnelle dans la généralité de Paris. Plusieurs personnes y travailloient depuis un an, sans autre succès qu'uie dépense de huit cent mille livres. On pensa ensuite à la dîme royale du maréchal de Vauban, qu'on donna à rectifier à l'abbé Bignon et au petit Renault , qui s'oflrit d'aller à ses dépens en faire des essais dans quelques: élections, et qui dans la suite y alla en effet. Tous ces essais furent funestes par la dépense qu'ils causèrent sans aucun succès. Soit que les projets fussent

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