IL FAIT ÉCRIRE PAR LA REINE
temps Albéroni accabla le pape de protestations de n'avoir jamais d'autres volontés que les siennes , et d'assurances que les vaisseaux pour hiverner à Cadix n'en seroient pas moins promptement au printemps dans les mers d'Italie; en même temps il dépeignoit la reine d'Espagne comme n'étant pas si docile , avec toutes les couleurs les plus propres pour faire tout espérer de son attachement naturel au saint-siége , de son affection pour la personne du pape, de la bonté de son cœur trèsreconnoissant , et tout craindre de son pouvoir absolu en Espagne, si elle se voyoit amusée et moquée, sur quoi il n'y avoit point de retour à espérer. Ce portrait étoit vif quoique long; il étoit fait pour être vu du pape, et il n'y avoit rien d'oublié sur l'entière possession où Albéroni étoit de la confiance de la reine. Il obtint une lettre de sa main au cardinal Acquaviva , par laquelle elle lui ordonnoit de presser le pape de sa part de le promouvoir incessamir.ent. Cette lettre faisoit valoir ses mérites envers le saint-siége, et assuroit que les résolutions importantes qui restoient encore à prendre pour la perfection de l'ouvrage commencé dépendoient de cette promotion. La reine s'abaissoit à dire qu'indépendamment de ce qu'elle étoit, et de l'intérêt qu'avoit le pape de lui accorder ce qu'elle lui demandoit avec tant d'instance , elle croyoit pouvoir se flatter qu'en considération d'une dame il sortiroit des règles générales. Enfin elle promettoit au pape et à sa maison une reconnoissance éternelle, et que le roi d'Espagne, content de la promotion d'Albéroni, garderoit le silence sur celle des couronnes. En envoyant cette lettre qui devoit être montrée au pape, le premier ministre, honteux de son impatience . faisoit entendre de grandes idées qu'il étoit chargé d'exécuter , dont la reine , prévoyant les suites , ne vouloit pas l'y exposer sans armes dans un pays où l'agitation étoit grande ; mais ces idées , il se gardoit bien d'en laisser rien entendre , sous prétexte que la matière étoit trop grave pour le papier.
Tout étoit dans le dernier désordre en Espagne, tout le monde crioit; personne ne pouvoit remédier à rien. Au fond tout trembloit devant un homme dont on jugeoit aisément que l'arrogance et la conduite feroient enfin sa perte , mais qui en attendant étoit maître absolu des affaires , des grâces, des châtiments, et de toute espèce, et qui n'épargnoit qui que ce fût. Toutes les avenues d'approcher du roi étoient absolument fermées. Aubenton seul étoit excepté ; mais il sentoit si bien que sa place éloit en la main d'Albéroni qu'il n'écoutoit personne qui lui voulût parler d'affaires, qu'il renvoyoit tout à Albéroni; et comme il étoit de leur intérêt que personne ne pût aborder le roi qu'avec leur attache, le confesseur avoit promis au premier ministre de l'avertir de tout ce qu'il découvriroit. M. le duc d'Orléans , fort mécontent de la manière dont Louville avoit été chassé plutôt que renvoyé d'Espagne , sans avoir pu obtenir audience, ni même attendre d'être rappelé, en écrivit au roi d'Espagne; et comme il se plaignoit d'Albéroni, il ne voulut pas que sa lettre passât par lui , et la fit envoyer par le P. du Trévoux au P. Daubenton pour la remettre immédiatement au roi d'Espagne. Dès que le confesseur l'eut reçue il l'alla dire au premier ministre pour en avertir la reine. On peut juger de l'effet.
46 INSOLENCE ÉNORME DALBERONI. [1716]
Albéroni s'emporta jusqu'aux derniers excès. Il cria à l'ingratitude parce qu'il avoit fait rendre une barque Françoise prise à Fontarabie , et fait payer malgré le conseil de finance quelque partie des sommes dues aux troupes françoises qui avoient servi l'Espagne en la dernière guerre. Non content de ces clameurs, il écrivit une lettre à Monti remplie de plaintes amères sur celles que M. le duc d'Orléans avoit portées au roi d'Espagne par la voie du confesseur, avec ordre de la montrer à ce prince , et dans laquelle il eut l'audace de marquer que ce jésuite auroit été perdu sans la sage conduite qu'il avoit eue d'informer la reine de ce dont il étoit chargé. Les protestations d'attachement à Son Altesse Royale y étoient légères. Il le dépeignoit comme uniquement attentif aux événements qu'il envisageoit, et ce qu' Albéroni ne vouloit pas dire comme de soi parce qu'il étoit trop fort, il le prêtoit vrai ou faux aux ministres d'Angleterre et de Hollande qui étoient à Madrid, et qui disoient qu'en leur pays tout le monde étoit persuadé que M. le duc d'Orléans ne songeoit qu'à s'assurer de la couronne, et que, lorsque toutes les mes«lres seroient bien prises , la personne du roi ne l'embarrasseroit pas. Avant d'aller plus loin dans la lettre , qui n'admirera l'horreur de ce propos , et l'impudence sans mesure de ne l'écrire que pour le faire voir à M. le duc d'Orléans ? Remettons-nous en cet endroit les énormes discours semés , et de temps en temps renouvelés , avec tant d'art et de noirceur sur la mort de nos princes , leur germe , leurs sources , leurs appuis , leurs usages , et l'étonnante situation d'Effiat entre M. le duc d'Orléans et le duc du Maine, et d'Effiat chargé par M. le duc d'Orléans d'entretenir , comme on l'a vu , un commerce de lettres avec Albéroni qu'il connoissoit fort du temps qu'il étoit au duc de Vendôme, auquel Effiat étoit sourdement lié par le duc du Maine. Ajoutons que ce n'est pas de ce canal naturel dont Albéroni se sert pour faire montrer sa monstrueuse lettre à M. le duc d'Orléans, mais d'un étranger isolé qui ne tenoit à personne. Je m'en tiens h ces courtes remarques, et je continue le récit de cette lettre. Il la concluoit par déplorer le malheur de M. le duc d'Orléans , et gémir sur l'opinion qu'il pretendoit que le public avoit prise de lui. Que dire d'une pareille insulte d'un abbé Albéroni au régent de France, entée sur une autre, et du premier ordre , faite au roi de France et au régent , l'une et l'autre uniquement produites par l'intérêt particulier et la jalousie d'autorité du petit Albéroni ?
Au milieu de cette incroyable audace , il se trouvoit également embarrassé des alliances que formoit la France et des moyens de les traverser. Tantôt il pensoit que l'Espagne devoit se contenter d'observer ce qui se passeroit, tantôt il blâmoit cette tranquillité, et vouloit, disoitii , contre-miner les batteries du régent. Quelquefois il le condamnoit de foiblesse de mendier de nouveaux trailés et de nouvelles alliances avec les puissances étrangères; et dans ces incertitudes il demandoit conseil au prince de Celiamare, auquel il proraetloil le plus profond secret, comme ne doutant pas qu'étant dès avant la mort du feu roi ambassadeur d'Espagne à Paris , il ne fût bien instruit des dispositions du royaume , sur lesquelles il fonderoit ses avis.