‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 38 sur 319 · INTRIGUE DES AMBASSADEURS · texte numérisé non relu

INTRIGUE DES AMBASSADEURS

s'étoit fait un prétexte d'armer quelques vaisseaux , par un traité avec le conseil de marine, pour apporter des mâts de Norvège dans les magasins du roi. Il avoit donc à Brest trois navires du roi qu'il prétendoit armer en guerre, et un quatrième de cinquante-huit pièces de canon qu'il avoit fait passer au Havre , où apparemment les trois autres le dévoient aller joindre; et ces quatre vaisseaux dévoient être commandés par un officier du roi de Suède que Gœrtz devoit envoyer à Paris. La lettre du duc d'Orraond vint à Spaar pour Gœrtz, dont le premier crut que l'autre se contenteroit , quoique les termes ne fussent si fort les mêmes que ceux qui avoient été demandés; et en même temps les assurances que les soixante mille pièces de huit seroient dans la fin de décembre remises à Paris, à la Haye ou à Amsterdam.

Le mécontentement conçu par le czar de ses alliés , et l'abandon en conséquence de la descente au pays de Schonen, fut un autre fondement d'espérance pour Spaar. Le czar avoit auprès de lui un médecin écossois qui étoit en même temps son confident et son ministre. Il faut savoir que dans toute la Grande-Bretagne la profession de médecin n'est au-dessous de personne, et qu'elle est souvent exercée par des cadets des premières maisons. Celui-ci étoit cousin germain du comte de Marr, et comme lui portoit le nom d'Erskin. Il écrivit à son cousin, que le roi Jacques III venoit de faire duc , que le projet de Schonen échoué , et le czar, brouillé avec ses alliés, ne vouloit plus rien entreprendre contre le roi de Suède ; qu'il désiroit sincèrement faire la paix avec lui ; qu'il haïssoit mortellement le roi Georges, avec qui il n'aurcit jamais de liaison; qu'il connaissoit la justice de la cause du roi Jacques; qu'il s'estimeroit glorieux, après la paix faite avec le roi de Suède, de s'unir avec lui pour tirer de l'oppression et rétablir sur le trône de ses pères le légitime roi de la Grande-Bretagne ; qu'il étoit donc entièrement disposé à finir la guerre , et à prendre des mesures convenables à ses intérêts et à ceux de la Suède ; qu'il n'en devoit pas faire les premiers pas , puisqu'il avoit l'avantage de son côté, mais qu'il étoit facile de terminer cet accommodement par un ami commun et sincère , avant même que qui que ce soit eût loisir de le soupçonner; qu'il n'y avoit point de temps à perdre, ni laisser aux alliés du Nord le loisir de se raccommoder ; qu'ayant un grand nombre de troupes , il étoit obligé de prendre incessamment un parti , mais aussi que cette circonstance rendoit la paix plus avantageuse au roi de Suède. Spaar fut informé de ces particularités par le duc de Marr , qui lui proposa en même temps d'envoyer à Erskin im homme affidé pour ménager l'accommodement. Spaar répondit qu'il confleroit seulement l'un et l'autre à Gœrtz, pour avoir son sentiment sur l'usage qu'on pouvoit faire des dispositions du czar et sur l'envoi proposé.

Cet ambassadeur voulut s'éclaircir des véritables sentiments de la France à l'égard de la Suède , et pour tâcher de les pénétrer alla voir Canillac. Il commença par le désabuser du bruit qui avait couru que la Suède eût accepté la médiation de l'empereur à l'exclusion de celle de la France, puis tomba sur la pressante nécessité dont il étoit d'envoyer promptement un homme de confiance au roi de Suède, avec de l'argent

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et des offres de service. Canillac en convint, conseilla à Spaar d'en parler au régent , promit de l'appuyer. Spaar, encouragé par ce début , dit qu'il lui revenoit de toutes parts que le czar désiroit de faire la paix avec la Suède ; que rien n'étoit plus important que de profiter de la dissension des alliés du Nord , et que de prévenir la réunion que d'autres pourroient procurer entre eux; qu'il croyoit donc qu'il seroit à propos que le régent fît passer sans délai un homme de confiance auprès du czar pour lui offrir ses offices et sa médiation. Canillac convint encore de l'importance de la chose , mais ajouta qu'il ne savoit comment M. le duc d'Orléans pourroit , sans se commettre , envoyer ainsi vers un prince avec qui la France n'avoit jamais eu aucun commerce. L'ambassadeur répliqua que la liaison qui étoit entre la France et la Suède autorisoit et rendoit même très-naturelles toutes les démarches que le régent feroit. Il ajouta diverses représentations qui ne persuadèrent pas. Canillac demeura dans son sentiment qu'il étoit indispensable d'envoyer incessamment quelqu'un au roi de Suède , et qu'il ne voyoit pas comment le régent pouvoit envoyer vers le czar. Spaar, jugeant par là du peu d'empressement d'agir auprès du czar en faveur du roi de Suède , conclut à redoubler de soins pour profiter de la discorde de la ligue du Nord; qu'il étoit inutile de rien attendre de la France , mais qu'il falloit conserver les dehors avec elle , comme le roi de Suède le lui ordonnoit. Il espéra même que le régent, dépêchant Lenck au roi de Suède, lui donneroit une lettre de créance pour ce prince , lequel par ce moyen pourroit faire des offres au czar , comme proposées par la médiation et de la part de la France; que si elles étoient agréées l'utilité en seroit pour la Suède ; si refusées , le désagrément seroit pour la France. Spaar étoit persuadé que nul sacrifice ne devoit coûter pour obtenir la paix avec le czar , dont un des principaux avantages seroit l'expédition d'Angleterre; que cette paix devoit la précéder, et de laquelle le succès seroit assuré s'il devenoit possible d'engager le czar à fournir la moitié des vaisseaux et des troupes. Cette espérance le refroidit sur l'armement d'Hoggers. Il faisoit réflexion que , si jamais le régent découvroit que les vaisseaux vendus par le conseil de marine dussent servir à une pareille expédition , il les feroit arrêter immédiatement après que l'armement seroit achevé; et qu'en ce cas, outre le malheur d'être découverts , il en coûteroit encore au roi de Suède cinq cent mille livres en faux frais. Il ne voyoit pas le même inconvénient à faire partir les matelots que le roi son maître demandoit, et il se proposoit de les envoyer en Suède dès qu'il auroit touché le premier argent des sommes promises. Le zèle des ministre de Suède pour le Prétendant n'avoit d'objet que l'intérêt du roi leur maître, par l'utilité qu'il pourroit retirer des mouvements de la Grande-Bretagne. Il fut donc embarrassé de la question, que lui fit faire le Prétendant, s'il lui seroit permis de passer et de séjourner aux Deux-Ponts. Spaar considéra cette permission comme une déclaration inutile , et de plus très-nuisible aux intérêts de celui qui la demandoit. Il prévoyoit que le roi de Suède n'y consentiroit jamais. Il le représenta en vain à celui qui lui parloit; et sur ses instances réitérées, il promit d'en écrire à Gœrtz. Tous deux étoient pressés par

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