PROMPTE ADRESSE DU DUC DE NOAILLES
Le duc de Noailles , averti le soir ou dans la nuit , ne négligea pas une si grande occasion de s'avancer vers la place de premier ministre , qui ne cessa jamais de faire l'objet le plus cher de tous ses vœux. De tout temps il étoit ami du procureur général. Le mérite solide du père, la réputation brillante du fils , n'avoient pu échapper aux Noailles qui les avoient tous fort cultivés. Le duc de Noailles ne pouvoit avoir un chancelier plus à son point. Il se persuada de plus qu'il gouverneroit cet esprit doux, incertain, qui se trouveroit comme un aveugle au milieu du bruit et des cabales, el qui se sentiroit heureux qu'un guide tel que le duc de Noailles voulût le conduire. Plein de cette idée qui ne le trompa point , il alla trouver M. le duc d'Orléans comme il sortoit de son lit , et venoit se mettre sur sa chaise percée , l'estomac fort indigeste, et sa tête fort étourdie du sommeil et du souper de la veille, comme il étoit tous les matins en se levant, et du temps encore après. Le duc de Noailles fit sortir le peu de valets qui se trouvèrent là. apprit à M. le duc d'Orléans la mort du chancelier, et dans l'instant bombarda la charge pour d'Aguesseau. Tout de suite il le manda au Palais-Royal , où il se tint jusqu'à son arrivée pour plus grande précaution. Dans cet intervalle , Larochepot , Yaubourg et Trudaine , conseillers d"Êtat , le premier gendre , les deux autres beaux-frères de Yoysin , vinrent rapporter les sceaux au régent , qui mit la cassette sur sa table et les congédia avec un compliment. Le messager qui avoit été dépêché à d'Aguesseau ne le trouvant point chez lui, le fut chercher à sa paroisse. Il vint sur-le-champ au Palais-Royal comme M. le duc d'Orléans venoit d'achever de s'habiller, qui avoit demandé son carrosse. D'Aguesseau trouva le duc de Noailles avec M. le duc d'Orléans dans son cabinet, qui, avec les compliments flatteurs dont on accompagne toujours de pareilles grâces , lui déclara celle qu'il lui faisoit. Fort peu après il sortit de son cabinet, et ]irenant d'Aguesseau par le bras, il dit à la compagnie qu'ils voyoient en lui un nouveau et très-digne chancelier, et tout de suite , faisant porter la cassette des sceaux devant lui , il alla monter en carrosse avec la cassette et le chancelier. Il le mena aux Tuileries , en fit l'éloge au roi, puis lui présenta la cassette des sceaux sur laquelle le roi mit la main pour la remettre à d'Aguesseau, tandis que M. le duc d'Orléans la tenoit.
D'Aguesseau l'ayant reçue de la sorte fut modeste à l'affluence des compliments; il s'y déroba le plus tôt qu'il put, et s'en alla chez lui avec la précieuse cassette , où tout étoit plein de parents et d'amis en émoi du message de M. le duc d'Orléans, qui, dans l'occurrence de la vacance , avoit fait grand bruit à Saint-André des Arcs et dans tous les quartiers voisins. D'Aguesseau, dans sa surprise, ne vit qu'un étang, et ne se remit que dans son carrosse en allant chez lui seul avec les sceaux. Après les premières bordées qu'il fallut essuyer en y arrivant, il monta chez son frère , espèce de philosophe voluptueux , de beaucoup d'esprit et de savoir, mais tout des plus singuliers. Il le trouva fumant devant son feu en robe de chambre. « Mon frère, lui dit-il en entrant, je viens vous dire que je suis chancelier. » L'autre se tournant : « Chancelier, dit-il; qu'avez-vous fait de l'autre? — Il est mort subitement
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cette nuit. — Oh bien ! mon frère , j'en suis bien aise ; j'aime mieux que vous le soyez que moi.» C'est tout le compliment qu'il en eut. Le duc de Noailles en reçut de beaucoup de gens. Il étoit visible qu'il avoit fait le chancelier, et il étoit bien aise que personne n'en doutât. J'appris cette nouvelle de bonne heure dans la matinée.
J'allai l'après-dînée au Palais-Royal; M. le duc d'Orléans n'étoit pas remonté de chez Mme la duchesse d'Orléans ; j'y descendis par les cabinets. Je le trouvai au chevet de son lit où elle étoit pour quelque migraine. Il me parla tout aussitôt de la nouvelle du jour. Comme la chose étoit faite . je suivis ma maxime de n'y rien opposer. Je lui dis qu'il ne pouvoit choisir pour cette grande place de magistrat plus sauvant , plus lumineux , plus intègre , ni dont l'élévation dût être plus approuvée. J'ajoutai seulement que son âge fàcheroit beaucoup de gens qui par le leur n'auroient plus d'espérance, et que je souhaitois que d'Aguesseau oubliât qu'il avoit passé sa vie jusqu'alors dans le parlement, et tout ce dont il s'y étoit imbu, pour ne se souvenir que des devoirs de son office et de sa reconnoissance. L'engouement où la flatterie des applaudissements à ce choix l'avoient mis l'empêcha de sentir le poids de cette parole dont il eut lieu de se souvenir depuis. Dans cet enthousiasme il me demanda avec une sorte d'inquiétude comment j'étois avec lui. J'avois dès le matin pris mon parti dans la seule vue du bien des affaires. Je répondis qu'il pouvoit se souvenir qu'avant la mort du roi , je lui avois proposé , et souvent pressé de chasser Voysin quand il seroit le maître , et de donner les sceaux au bonhomme d'Aguesseau ; que le plaidoyer de son fils dans notre procès de préséance contre M. de Luxembourg lui avoit acquis mon cœur et mon estime ; que sans commerce par la différence de notre genre de vie, et celle de notre demeure, ces mêmes sentiments étoient demeurés en moi ; qu'il étoit vrai qu'ils s'étoient changés en froideur très-marquée depuis l'affaire du bonnet, et ce qui s'étoit passé à l'égard du parlement : mais que dans l'espérance que d'Aguesseau deviendroit en tout chancelier de France, et qu'il se dépouilleroit de ses premiers préjugés, je vivrois avec lui sur ce pied-là pour le bien des affaires , et que , dès ce même jour, j'irois lui faire mes compliments. Je l'exécutai en effet; dont M. le duc d'Orléans me parut fort soulagé et fort aise, et le nouveau chancelier infiniment touché. Sa charge de procureur général fut en même temps donnée à Joly de Fleury , premier avocat général, et le duc de Noailles. qui ne négligeoit pas les moindres choses , se fit donner l'administration des biens de la maison de Saint-Cyr comme une chose de convenance qu'avoit le chancelier Voysin, et prit pour s'en mêler directement sous lui d'Orraesson , maître des requêtes alors , frère de la nouvelle chancelière.
Un chancelier doit être un personnage , et dans une régence il ne se peut qu'il n'en soit un. Celui-là l'a été si longtemps, puisqu'il vit encore, et a été si battu de la fortune dans cette grande place qui sembleroit en être le port et l'asile, que tant de raisons m'engagent à passer sur la règle que je me suis faite de ne m'étendre point sur ceux qui sont encore au monde dans le temps que j'écris. Il naquit le 26 novembre 1668; avocar général, 12 janvier 1691, à
76 CARACTÈRE DU CHANCELIER D'aGUESSEAU. [1717] j
vingt-deux ans et demi ; procureur général , 19 novembre 1700 à trente- i
deux ans; chancelier et garde des sceaux de France. 2 février 1717, à i
quarante-six ans. Le père de son père étoit maître des comptes, il est |
bon de n'aller pas plus loin. Ce maître des comptes maria pourtant sa |
fille au père de MM. d'Armentières et de Conflans , tous deux gendres de !)
Mme de Jussac dont j'ai parlé ailleurs et du bailli de Conflans , avec la i petite terre de Puyseux qu'ils en ont encore, et les sœurs du chancelier ont été mariées, longtemps avant qu'il le fût, la cadette à M. Le Guerchois, mort conseiller d'État sans enfants, l'autre à M. de Tavannes, père et mère de M. de Tavannes , lieutenant général et commandant en Bourgogne et chevalier de l'ordre, et de l'archevêque de Rouen, grand
aumônier de la reine , ci-devant évêque-comte de Châlons , dont par bre- ^
vet il a conservé le rang. j
D'Aguesseau , de taille médiocre , fut gros , avec un visage fort plein Ç
et agréable, jusqu'à ses dernières disgrâces, et toujours avec une phy- ^
sionomie sage et spirituelle , un œil pourtant bien plus petit que l'autre, i
Il est remarquable qu'il n'a jamais eu voix délibérative avant d'être i
chancelier , et qu'on se piquoit volontiers au parlement de ne pas suivre ij
ses conclusions , par une jalousie de l'éclat de la réputation qu'il avoit ;!;
acquise, qui prévaloit à l'estime et à l'amilié. Beaucoup d'esprit, d'ap- -i
plication, de pénétration, de savoir en tout genre, de gravité et de ma- j
gistrature , d'équité , de piété et d'innocence de mœurs , firent le fonds j
de son caractère. On peut dire que c'étoit un bel esprit et un homme in- \\
corruptible , si on en excepte l'affaire des Bouillon , qui a été racontée j
(t. V, p. 334); avec cela doux, bon. humain, d'un accès facile et \
agréable, et dans le particulier de la gaieté et de la plaisanterie salée, '^
mais sans jamais blesser personne ; extrêmement sobre , poli sans orgueil , ^
et noble sans la moindre avarice , naturellement paresseux , dont il lui |
étoit resté de la lenteur. Qui ne croiroit qu'un magistrat orné de tant de i
vertus et de talents, dont la mémoire, la vaste lecture, l'éloquence à j
parler et à écrire, la justesse jusque dans les moindres expressions des i;
conversations les plus communes, avec les grâces de la facilité, n'eût Ij
été le plus grand chancelier qu'on eût vu depuis plusieurs siècles? Il est l!
vrai qu'il auroit été un premier président sublime , il ne l'est pas moins j^,
que, devenu chancelier, il fit regretter jusqu'aux d'Aligre et aux Bou- <■■
cherat. Ce paradoxe est diflicile à comprendre , il se voit pourtant à i
l'œil depuis trente ans qu'il est chancelier , et avec tant d'évidence que jj
je pourrois m'en tenir là; mais un fait si étrange mérite d'être déve- ;
loppé. Un si heureux assemblage étoit gâté par divers endroits qui I
étoient demeurés cachés dans sa première vie, et qui éclatèrent tout à ù
la fois sitôt qu'il fut parvenu à la seconde. La longue et unique nourri- !■
ture qu'il avoit prise dans le sein du parlement l'avoit pétri de ses maxi- ,
mes et de toutes ses prétentions, jusqu'à le regarder avec plus d'amour, de \\
respect et de vénération que les Anglois n'en ont pour leurs parlements, 'jj
qui n'ont de commun que le nom avec les nôtres; et je ne dirai pas jj
trop quand j'avancerai qu'il ne regardoit pas autrement tout ce qui '^
émanoit de celte compagnie, qu'un fidèle bien instruit de sa religion ï
regarde les décisions sur la foi des conciles œcuméniques. De cette sorte :)l
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de culte naissoient trois extrêmes défauts qui se rencontroient très-fréquemment : le premier, qui étoit toujours pour le parlement, quoi qu'il pût entreprendre contre l'autorité royale, ou d'ailleurs au delà de la sienne, tandis que son office, qui le rendoit le supérieur et le modérateur des parlements et la bouche du roi à leur égard , l'obligeoit à les contenir quand il passoit leurs bornes, surtout à leur imposer avec fermeté, quand ils attentoient à l'autorité du roi. Son équité et ses lumières lui montraient bien l'égarement du parlement à chaque fois qu'il s'yjetoit.maisdeleréprimer étoit plus fort que lui. Sa mollesse, secondée de cette sorte de culte dont il l'honoroit. étoit peinée, affligée de le voir en faute; mais de laisser voir qu'il y fût tombé étoit un crime à ses yeux , dont il gémissoit de voir souiller les autres , et dont il ne pouvoit se souiller lui-même. Il mettoit donc tous ses talents à pallier, à couvrir, à excuser, à donner des interprétations captieuses à éblouir sur les fautes du parlement, à négocier avec lui d'une part, avec le régent d'autre, à profiter de sa timidité, de sa facilité, de sa légèreté pour tout émousser, tout énerver en lui, en sorte qu'au lieu d'avoir en ce premier magistrat un ferme soutien de l'autorité royale , et un vrai juge des justices, on en tiroit à peine quelque bégayement forcé qui affoiblissoit encore le peu à quoi il avoit pu se résoudre à peine, et qui donnoit courage, force et hauteur au parlement; et si quelquefois il s'est expliqué avec lui en d'autres termes . ce n'étoit qu'après un long combat, et toujours bien plus foiblement qu'il n'étoit convenu de le faire. Un second inconvénient étoit l'extension de ce culte particulier du parlement à tout ce qui portoit robe , je dis jusqu'à des officiers de bailliages royaux. Tout homme portant robe devoit selon lui imposer le dernier respect quoi qu'il fît; on ne pouvoit s'en plaindre qu'avec la dernière circonspection. Les plaintes n'étoient pas écoutées sans de longues preuves juridiquement ordonnées; avec cela même elles étoient rejetées avec grand dommage pour le plaignant, si grand qu'il fût, si elles n'étoient ■«ppuyées de la dernière évidence ; alors cela lui paroissoit bien fâcheux. Il se tournoit tout entier à sauver l'honneur de la robe , comme si la robe en général étoit déshonorée parce qu'un fripon en étoit revêtu pour son argent. Il proposoit des compositions, des accommodements , et si les plaignants étoient d'une certaine espèce , des désistements pour s'en rapporter à lui; enfin il avoit recours à des longueurs ruineuses qui pouvoientéquivaler à des dénis de justice, et toujours l'homme de robe en sortoit au meilleur marché, et surtout le plusl3lanc qu'il pouvoit , et le plus légèrement tancé. Dans cet esprit il ne comprenoit pas comment on pouvoit se porter à casser un arrêt du parlement. Il employoit pour l'éviter tous les mêmes manèges, et ce n'éloit qu'après la plus belle défense qu'il souffroit que l'aflaire fût portée au bureau des cassations. Ce bureau, composé par lui comme tous les autres du conseil, n'ignoroit pas son extrême répugnance. On peut croire qu'il savoit la ménager, et qu'il falloit des raisons bien claires pour les engager à porter la cassation au conseil, qui à son tour n'avoit pas moins de ménagement que le bureau. Si malgré tout cela l'évidence l'entraînoit, le chancelier , qui ne pouvoit se résoudre à prononcer le blasphème de