‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 61 sur 319 · COMTE DE LA MARCK · texte numérisé non relu

COMTE DE LA MARCK

comme on le verra en son temps, lui rompit le cou et le fit chasser. C'est peut-être le seul bien qu'il ait fait en sa vie.

Le comte de La Marck fut nommé en ce temps-ci ambassadeur auprès du roi de Suède., et ce fat un très-bon choix. C'est le même dont j'ai parlé plus d'une fois, et qui bien longtemps après a été ambassadeur en Espagne , et y a été fait grand d'Espagne et chevalier de la Toisond'or. Il étoit chevalier du Saint-Esprit en 1724.

Je me souviens d'avoir oublié chose qui mérite qu'on s'en souvienne pour la singularité du fait, et que je vais rétablir de peur qu'elle ne m'échappe encore. Une après-dinée, comme nous allions nous asseoir en place au conseil de régence , le maréchal de Villars me tira à part , et me demanda si je savois qu'on alloit détruire Marly. Je lui dis que non, et en effet je n'en avois pas ouï parler, et j'ajoutai que je ne pouvois le croire. « Vous ne l'approuvez donc pas , s^ reprit le maréchal. Je l'assurai que j'en étois fort éloigné. Il me réitéra que la destruction étoit résolue, qu'il le savoit à n'en pouvoir douter et que, si je la voulois empêcher, je n'avois pas un moment à perdre. Je répondis, [lors] qu'on se mettoit en place , que j'en parlerois incessamment à M. le duc d'Orléans. « Incessamment, reprit vivement le maréchal parlezlui-en dans cet instant même, car l'ordre en est peut-être déjà donné. »

Comme tout le conseil étoit déjà assis en place, j'allai par derrière à M. le duc d'Orléans , à qui je dis à l'oreille ce que je venois d'apprendre sans nommer de qui; que je le suppliois, au cas que cela fût de suspendre jusqu'à ce que je lui eusse parlé, et que j'irois le trouver au Palais-Royal après le conseil. Il balbutia un peu , comme fâché d'être découvert, et convint pourtant de m'attendre Je le dis en sortant au maréchal de Villlars, et je m'en allai au Palais-Royal, où M. le duc d'Orléans ne disconvint point de la chose. Je lui dis que je ne lui demanderois point qui lui avoit donné un si pernicieux conseil. 11 voulut me le prouver bon par l'épargne de l'entretien, le produit de tant de conduites d'eau, de matériaux et d'autres choses qui se vendroient, et le désagrément de la situation d'un lieu où le roi n'étoit pas en âge d'aller de plusieurs années , et qui avoit tant d'autres belles maisons à entretenir avec une si grande dépense , dont aucune ne pouvoit être susceptible de destruction. Je lui répondis qu'on lui avoit présenté là des raisons de tuteur d'un particulier, dont la conduite ne pouvoit ressembler en rien à celle d'un tuteur d'un roi de France; qu'il falloit avouer la nécessité de la dépense de l'entretien de Marly , mais convenir en même temps que sur celles du roi c'étoit un point dans la carte , et s'ôter en même temps de la tête le profit des matériaux, qui se dissiperoit en dons et en pillage; mais que ce n'étoit pas ces petits objets qu'il devoit regarder, mais considérer combien de millions avoient été jetés dans cet ancien cloaque pour en faire un palais de fées , unique en toute l'Europe en sa forme, unique encore par la beauté de ses fontaines, unique aussi par la réputation que celle du feu roi lui avoit donnée ; que é'étoit un des objets de la curiosité de tous les étrangers de toutes qualités qui venoient en France ; que cette destruction retentiroit par toute l'Europe avec un blâme que ces basses raisons de petite épargne

90 j'empêche la destruction de marly. [1717]

ne changeroient pas que toute la France seroit indignée de se voir enlever un ornement si distingué ; qu'encore que lui ni moi pussions n'être pas délicats sur ce qui avoit été le goût et l'ouvrage favori du feu roi, il devoit éviter de choquer sa mémoire, qui par un si long règne, tant de brillantes années , de si grands revers héroïquement soutenus., et l'inespérable fortune d'en être si heureusement sorti, avoit laissé le monde entier dans la vénération de sa personne ; enfin qu'il devoit compter que tous les mécontents , tous les neutres même , feroient groupe avec l'ancienne cour pour crier au meurtre : que le duc du Maine, Mme de Yentadour, le maréchal deVilleroy ne s'épargneroient pas de lui en faire un crime auprès du roi, qu'ils sauroient entretenir pendant la régence , et bien d'autres avec eux lui inspirer de le relever contre lui quand elle seroit finie. Je vis clairement qu'il n'avoit pas fait la plus légère réflexion à rien de tout cela. Il convint que j'avois raison , me promit qu'il ne seroit point touché à Marly , et qu'il continueroit à le faire entretenir et me remercia de l'avoir préservé de cette faute. Quand je m'en fus bien assuré: «Avouez, lui dis-je, que le roi en l'autre monde seroit bien étonné s'il pouvoit savoir que le duc de Noailles vous avoit fait ordonner la destruction de Marly , et que c'est moi qui vous en ai empêché. — Oh! pour celui-là, répondit-il vivement, il est vrai qu'il ne le pourroit pas croire. » En efTet, Marly fut conservé et entretenu; et c'est le cardinal Fleury qui, par avarice de procureur de collège, l'a dépouillé de sa rivière . qui en étoit le plus superbe agrément.

Je me hâtai de donner cette bonne nouvelle au maréchal de Villars. Le duc de Noailles qui , outre l'épargne de l'entretien et les matériaux dont il seroit à peu près demeuré le maître , étoit bien aise de faire cette niche à d'Antin , qui avoit osé défendre son conseil du dedans du royaume de ses diverses entreprises, fut outré de se voir arracher celle-ci. Pour n'en avoir pas le démenti complet , il obtint au moins , et bien secrètement de peur d'y échouer encore, que tous les meubles, linges, etc., seroient vendus. Il persuada au régent, embarrassé avec lui de la rétractation de la destruction de Marly. que tout cela seroit gâté et perdu quand le roi seroit en âge d'aller à Marly , qu'en le vendant , on tireroit fort gros et un soulagement présent ; et que dans la suite le roi le raeubleroit à son gré. Il y avoit quelques beaux meubles, mais comme tous les logements et tous les lits des courtisans, officiers, grands et petits, garde-robes . etc. , étoient meublés des meubles , draps , linges , etc., du roi, c'étoit une immensité, dont la vente fut médiocre par la faveur et le pillage , et dont le remplacement a coûté depuis des millions. Je ne le sus qu'après que la vente fut commencée , dont acheta qui voulut à très-bas prix; ainsi je ne pus empêcher cette très-dommageable vilenie.

Parmi une telle prodigalité de grâces , je crus en pouvoir demander une, qui durant le dernier règne avoit [été] si rare et si utile, et par conséquent si chère : ce fut les grandes entrées chez le roi , et je les obtins aussitôt. Puisque l'occasion s'en offre, il est bon d'expliquer ce que sont les diffl'érentes sortes d'entrées, ce qu'elles étoient du temps du feu roi, et ce qu'elles sont devenues depuis. Les plus précieuses sont les grandes , c'est-à-dire d'entrer de droit dans tous les lieux retirés des

[1717] j'obtiens les grandes entrées. Ôl

^parlements du roi , et à toutes les heures où le grand chambellan et < premiers gentilshommes de la chambre entrent. J'en ai fait remar- (juer ailleurs l'importance sous un roi qui accordoit si malaisément des audiences, et qui étoient toujours remarquées, à qui, avec ces entrées on parloit tête à tête, toutes les fois qu'on le vouloit, sans le lui demander, et sans que cela fût su de tout le monde; sans compter la familiarité que procuroit avec lui la liberté de le voir en ces heures particulières. Mais elles étoient réglées par l'usage , et elles ne permettoient int d'entrer à d'autres heures qu'en celles qui étoient destinées pour es. Depuis que je suis arrivé à la cour jusqu'à la mort du roi, je ne ai vues qu'à M. de Lauzun, à qui le roi les rendit lorsqu'il amena reine d'Angleterre et qu'il lui permJt de revenir à la cour, et à M. de Feuillade le père. Les maréchaux de Boufflers et de Villars les eurent gtemps après, par les occasions qui ont été ici marquées en leur •nps. C'étoient les seuls qui les eussent par eux-mêmes. Les charges i les donnent sont: grand chambellan, premier gentilhomme de la imbre, grand maître de la garde-robe, et le maître de la garde-robe en année: les enfants du roi, légitimes et bâtards, et les maris et les f;] ; de ses bâtardes. Pour Monsieur et M. le duc d'Orléans, ils ont eu iout temps ces entrées, et comme les fils de France, de pouvoir en- :' et voir le roi à toute heure, mais ils n'en abusoient pas. Le duc du Mutine et le comte de Toulouse avoient le même privilège, dont ils usoient sans cesse, mais c'étoit par les derrières.

Les secondes entrées, qu'on appeloit simplement les entrées étoient, purement personnelles ; nulle charge ne les donnoit , sinon celle de maître la garde-robe à celui des deux qui n'étoit point d'année. Le maréchal Villeroy les avoit parce que son père avoit été gouverneur du roi ; i'>>'iinghen. premier écuyer; le duc de Béthune, par l'occasion que j'en ai rapportée ailleurs. De petites charges les donnoient aussi, qui, n'étant que pour des gens du commun , en faisoient prendre à de plus distingués pour profiter de ces entrées , et ces charges sont les quatre secrétaires du cabinet restées dans le commun , et les deux lecteurs du roi Dangeau et l'abbé son frère avoient acheté, puis revendu quelque temps après une charge de lecteur et en avoient conservé les entrées. Celles-là étoient appelées au lever longtemps après les grandes, quelque temps avant les autres, mais au coucher elles ne sortoient qu'avec les grandes, d'ailleurs fort inférieures aux grandes dans toute la journée, mais fort commodes aussi les soirs quand on vouloit parler au roi. On a vu dans son lieu quel parti le duc de Béthune en tira, et que sans ce secours il n'auroit jamais été duc et pair. M. le Prince eut ces entrées-là au mariage de M. le Duc avec Mme la Duchesse fille du roi.

Les dernières entrées sont celles qu'on appelle de la chambre ; toutes les charges chez le roi les donnent. Le comte d'Auvergne les avoit: je n'en ai point vu d'autres : on ne s'avisoit guère de les désirer. Elles étoient appelées au lever un moment avant les courtisans distingués; d'ailleurs nul privilège que le botter du roi. On appeloit ainsi lorsqu'il changeoit d'habit en allant ou en revenant de la chasse ou de se promener ; et à Marly tout ce qui étoit du voyage y entroit sans demander.

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