‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 75 sur 319 · ÉTRANGES IMPRESSIONS À ROME · texte numérisé non relu

ÉTRANGES IMPRESSIONS À ROME

de lui faire. Elle ne se contenta point de ce que le cardinal de La Trémoille lui put dire sur la triple alliance. Elle vouloit rassembler plusieurs sujets de plaintes. L'abandon du Prétendant en eût été un en forme si elle n'eût pas compris tous les princes catholiques de l'Europe. Le pape se réduisit à la compassion, et à faire assurer la reine sa mère qu'il ne l'abandonneroit point , que ses États lui seroient ouverts , et qu'il souhaitoit de l'y pouvoir recevoir et traiter d'une manière qui répondît à son rang et à sa condition. Rome étoit généralement persuaduée que la triple alliance avoit pour premier objet de priver le roi d'Espagne de ses droits ; on y disoit tout haut que trois rois y étoient sacrifiés pour deux injustes successions , l'une contre la loi divine , l'autre contre la loi de nature. Le pape en étoit persuadé. Il déploroit l'état de la religion en France , car la religion à Rome , l'infaillibilité du pape et toutes les prétentions de cette même cour n'y sont qu'une seule et même chose. Le pape disoit souvent à Acquaviva qu'il ne voyoit d'appui pour elle que le roi d'Espagne , et qu'il espéroit aussi que ce seroit par la même main que Dieu la rétabliroit en France dans sa pureté avec les droits de la nature. Aldrovrandi avoit ordre de s'expliquer plus clairement sur cette matière importante lorsqu'il seroit arrivé à la cour d'Espagne. Il avoit reçu les instructions et les pouvoirs nécessaires pour terminer les différends des deux cours à leur satisfaction commune. Le pape , désireux de lier une étroite union avec le roi d'Espagne , et persuadé que le grand point des différends étoit les biens patrimoniaux mis sous le nom d'ecclésiastiques pour les affranchir de tout par l'immunité ecclésiastique et les contributions du clergé des Indes , avoit laissé pouvoir à Aldovrandi d'étendre les facultés qu'il lui avoit données , et de se relâcher autant qu'il le verroit nécessaire pour la satisfaction de la cour d'Espagne, et de se bien concerter avec le duc de Parme , en passant à Plaisance pour assurer le succès de sa commission.

Ce nonce exposa donc ses instructions au duc de Parme ; ils convinrent que , puisque le pape ne vouloit point accorder l'imposition perpétuelle sur le clergé, le roi d'Espagne devait se contenter d'une imposition à temps , fondé sur l'exemple des premières de cette sorte , qui peu à peu s'étoient augmentées, et étoient enfin devenues perpétuelles, comme ces nouvelles seroient conduites par même voie à même fin ; surtout d'éviter que cette affaire fût remise à une junte, toujours plus occupée de durer et de former des difficultés que de les aplanir, et de se tirer de l'exemple des congrégations par dire que le pape n'en avoit fait une là-dessus que pour s'autoriser contre l'opinion de plusieurs qui ne vouloient point d'accommodement. A l'égard du principal moyen , qui étoit de choses secrètes que le nonce se réservoit à lui-même, et qui très-vraisemblablement regardoit la succession possible de France , il est incertain si Aldovrandi les confia au duc de Parme , mais on sut certainement que ce prince n'oublia rien pour convaincre Albéroni de la nécessité de répondre aux bonnes dispositions du pape , de former avec lui des liaisons stables et perpétuelles , et qu'en général il y avoit lieu d'espérer encore plus pour l'avenir.

[1717] CONFÉRENCE d'aLDOVRANDI. 111

Le personnel d'Albéroni ne fut pas oublié dans ces conférences. Aldovrandi proposa au duc de Parme de commettre quelque personne d'autorité à Rome pour y solliciter la promotion d'Albéroni , qui ne dépendoit, suivant les assurances du nonce, que du succès de l'accommodement-, et s'il pouvoit en arrivant à Madrid promettre positivement au pape la conclusion des différends entre les deux cours , la promotion se feroit à l'arrivée du courrier qu'il dépècheroit à Rome. Ensuite le duc de Parme pensa à soi; il étoit fort inquiet d'une prétendue négociation qu'on disoit que le pape conduisoit entre l'Espagne et l'empereur. Un petit prince tel que lui avoit fort à se ménager pour ne pas irriter une puissance telle que celle de l'empereur , et ne pas perdre sa considération en Italie en perdant son crédit en Espagne. Il avoit recours aux conseils d'Albéroni pour se conduire dans une conjoncture si délicate. Il comptoit également sur son appui et sur celui de la reine d'Espagne, dont il craignit les bizarreries et la facilité à se fâcher , qu'elle faisoit souvent sentir au duc et même à la duchesse de Parme qui de son côté n'étoit pas moins impérieuse que la reine sa fille. Son prodigieux mariage , qui lui avoit fait oublier sa double bâtardise du pape Innocent III ' et de l'empereur Charles-Quint , lui fit trouver fort étrange que le duc de Parme eût osé sans sa participation écouter des propositions de mariage pour le prince Antoine son frère avec une fille du prince de Lichstenstein et deux millions de florins de dot. Le duc de Parme eut beaucoup de peine à l'apaiser et n'osa achever ce mariage.

Les ministres d'Angleterre étoient alarmés aussi de ces bruits d'un traité ménagé par le pape entre l'empereur et le roi d'Espagne. Le roi d'Angleterre vouiDit conserver son crédit en Espagne , pour s'autoriser en Angleterre. Stanhope écrivit confidemment à Albéroni que les ambassadeurs de France lui avoient parlé à la Haye des bruits de ce traité ; il lui mandoit que, si le roi d'Espagne désiroit effectivement de faire la paix avec l'empereur, l'Angleterre et la Hollande lui offriroient nonseulement leur médiation , mais encore leur garantie du traité , engagement que la foiblesse , le caractère et l'éloignement du pape ne lui pouvoient laisser prendre , et que les deux nations exécuteroient aisément. Il ofl'roit encore les mesures nécessaires pour empêcher l'empereur de s'emparer des États du grand duc. Albéroni répondit que le roi d'Espagne étoit très-sensible à ces propositions , qu'il ne croyoit pas que le pape eût entamé rien à Vienne , que Sa Majesté Catholique ne s'éloigneroit jamais de contribuer à mettre l'équilibre dans l'Europe, et qu'en toutes occasions elle donneroit des marques de sa modération.

Albéroni vouloit voir de quelle manière Stanhope s'expliqueroit sur cette réponse générale. Béretti avoit déjà donné le même avis du prétendu traité par le pape , mais sans parler des ambassadeurs de France , cir-

i. Le manuscrit de Saint-Simon perle Innocent HI; mais c'est une erreur I évidente pour Paul 111. En efTel, Pierre-Louis Farnèse, premier duc de Parme I et de Plaisance, était fils naturel du pape Paul IlL Octave Farnèse, fils et hérijlier de Pierre-Louis, épousa Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint. I Ainsi s'explique la double bâtardise dont parle Saint-Simon.

112 ARTIFICE d'aLBÉRONI. [1717]

constance essentielle en toute affaire où l'Espagne prenoit quelque intérêt. AlMroni disoit que le principal embarras pour le roi d'Espagne étoit à l'égard des futurs contingents , véritable centre où tendoient toutes les lignes qu'on tiroit de tous les côtés , qu'il ne se mettoit point en peine des alliances, parce que Riperda l'assuroit que les Hollandois n'en feroient point avec l'empereur ; que le roi d'Espagne savoit que les Anglois vouloient s'allier avec lui, et que, comme il savoit aussi qu'il n'y avoit rien de la prétendue négociation du pape à Vienne, il vouloit mûrement examiner les conditions et les engagements à prendre el à demander dans les traités à conclure avec l'Angleterre et la Hollande. Beretti étoit lors celui de tous ceux que l'Espagne employoit au dehors qui avoit le plus la confiance d'Albéroni ; il en eut ordre de dresser un projet le plus convenable qu'il jugeroit pour servir de règle à la négociation que l'Espagne vouloit faire avec la Hollande et l'Angleterre. Albéroni y vouloit un grand secret et la diriger lui-même. Il avoit persuadé à Leurs Majestés Catholiques que cette négociation ayant une liaison nécessaire avec les événements qui pouvoient arriver en France, il n'y avoit que lui seul qui dût en avoir la confiance -, qu'il falloit se défier de tout Espagnol , qui tous auroient des motifs particuliers de se conduire contre les intentions et l'intérêt du roi d'Espagne.

Ce prince ennuyé de la lenteur des États généraux à se déterminer sur l'alliance qu'il leur avoit fait proposer et des bruits qui couroient de leur dessein de traiter avec l'empereur, dit à leur ambassadeur qui le suivoit à sa promenade dans les jardins du Retiro, qu'il ne pouvoit comprendre l'empressement que ses maîtres témoignoient de s'allier avec le seul ennemi qu'il eût , sans se souvenir de toutes les démarches qu'il avoit faites pour les convaincre de son amitié, jusqu'à se porter aveuglément à tout ce qu'ils avoient voulu , et comme les expressions latines lui étoient familières , il ajouta celle-ci : Paîientia fit tandem furor. Riperda venoit alors de recevoir des ordres de sa république qui protestoit de son intention d'entretenir une vraie bonne intelligence avec le roi d'Espagne, et de lui donner en toutes occasions des témoignages de leur respect. Il s'en servit dans sa réponse qui apaisa le roi d'Espagne.

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