‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 97 sur 319 · UN MÉMOIRE CONTRE LES DUCS · texte numérisé non relu

UN MÉMOIRE CONTRE LES DUCS

de Laval , de Pons , de Beaufremont et de Clermont vinrent au Palais- Royal, et entrèrent ensemble pour présenter leur mémoire au régent qui ne voulut pas [le] recevoir , leur dit deux mots de mécontement fort secs , leur tourna le dos , et entra dans une pièce de derrière. M. de Châtillon avoit fait sa fortune par sa figure chez Monsieur , dont peu à peu il devint premier gentilhomme de la chambre ; il le fut après de M. son fils, qu'il suivit en Italie. A la figure près, qui étoit singulièrement belle, et à la valeur, il n'y avoit rien, et quoique cette figure l'eût mis longtemps dans un certain grand monde . il n'y avoit été souffert que par ses qualités corporelles , et il y avoit longtemps qu'il menoit une vie fort obscure. M. de Rieux avoit beaucoup d'esprit, fort avare, fort méchant, fort glorieux, fort pensant en dessous, fort obscur, qui n'avoit jamais vu ni guerre, ni cour, ni monde. Les intendants, les impôts , le pouvoir absolu lui déplaisoit infiniment par gloire et par avarice , et il auroit voulu donner le ton au gouvernement , ou se faire donner et compter avec lui sans se donner la peine de paroître. Il n'étoit pas assez simple pour compter gagner rien sur les ducs : il ne regardoit cette entreprise que comme le chausse-pied d'autres plus solide5 et plus importantes . mais par cela même des plus vifs pour animer le gros à poursuivre le fantôme qui les ameutoit. M. de Laval, fils du frère de la duchesse de Roquelaure. étoit sur le même moule que M. de Rieux , mais il avoit vu la cour et le monde plus que lui . et avoit servi avec assez de distinction. Il avoit tâché de tirer un grand parti d'une blessure qu'il avoit reçue à la mâchoire, et, pour le distinguer des autres Laval, on l'appeloit la Mentonnière, parce qu'il en conserva une, toute sa vie, de taffetas noir, qui d'ailleurs ne l'incommodoit en rien, mais qu'il crut qui affichoit son mérite militaire. Cette mentonnière ne lui ayant pas valu ce qu'il avoit espéré, il quitta le service avec hauteur, et retomba dans l'obscurité tant que le roi vécut, et ne songea qu'à s'enrichir. Il y parvint en épousant la sœur de Turraénies , veuve de Bayez, qui étoit fort riche, et tous deux fort appliqués le devinrent de plus en plus par quantité d'intrigues et d'affaires d'argent. Celui-là devint le bras droit de Mme du Maine, le confident de tous ses ressorts et le plus ardent de toute cette noblesse. On verra dans la suite que ses vues étoient pernicieusement vastes . et qu'il ne put se rendre capable de ce prélude , que par un chemin à des révolutions d'État après lésquelles il soupiroit sans cesse. M. de Pons étoit encore de même genre. Comme MM. de Chàtillon et de Laval et presque comme M. de Rieux , il étoit né pauvre, mais si pauvre qu'il n'avoit rien ; il étoit parent de M. de La Rochefoucauld le père , qui logeoit chez lui un cadet de cette maison , qui portoit le nom de La Case . et qu'il avoit défrayé longtemps , jusqu'à ce que, devenu par le temps et les grades lieutenant des gardes du corps , il les quitta avec un cordon rouge et le gouvernement de Cognac, mais logé toute sa vie, et monté aux chasses par M. de La Rochefoucauld. La Case lui parla du triste état de l'aîné d'une maison si ancienne et si distinguée, et M. de La Rochefoucauld, qui étoit fort noble et très-bienfai'sant , le fit venir de Sainionge, le mit avec ses petits-fils, et en fit comme de l'un d'eux. Tout coniribua à le faire eu-

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