‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 185 sur 374 · RÉCUSATION DU PREMIER PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

RÉCUSATION DU PREMIER PRÉSIDENT

oDter des lettres d'érection de Piney de 1581 ou de celles de 1662. En abandonnant les premières, le procès tomboit; en répudiant les dernières il renonçoit à l'état certain de duc et pair après nous, pour s'attacher à l'espérance de nous précéder, et courir le risque, s'il perdoit de n'être plus que duc vérifié de l'érection qui avoit été faite en sa faveur dfe la terre de Beaufort sous le nom de Montmorency, lorsqu'il épousa la fille du duc de Chevreuse. Le parti étoit bien délicat; aussi en fut-il effrayé- mais, après avoir bien consulté, il ne put se résoudre d'abandonner ses prétentions , et choisit d'en courir tout le danger. Il compta sur son crédit et sur la compassion des juges dans une si grande extrémité et il espéra contre toute raison et prudence. M. de Gesvres, mis en cause, exclut tous les présidents à mortier, excepté Maisons seul, et des trois avocats généraux, ne nous laissa que d'Aguesseau, qui étoit alors l'aigle du parlement.

Cette reprise pouvoit demander des lettres patentes de renvoi au parlement pour lui donner pouvoir déjuger, les pairs, non parties, convoqués, et par l'option forcée de M. de Luxembourg, par laquelle en perdant son procès , il tomboit entièrement de la dignité de pair de France; mais comme il étoit pourtant vrai que cette option n'étoit qu'une suite en conséquence de la reprise du même procès , le roi aima mieux y suppléer de bouche. Il manda donc le président de Maisons et les gens du roi , et leur dit qu'encore que notre affaire ne fût pas naturellement de la compétence du parlement, il vouloit que pour cette fois il la jugeât selon les lois et définitivement, sans tirer à conséquence nour de pareilles matières; parce qu'il ne se vouloit point mêler de celle-ci ni la retenir à son conseil. Ce fut le 27 mars , et le dernier du même mois. Le premier président, le président de Maisons et plusieurs conseillers de la grand' chambre vinrent faire leur remercîment au roi de l'honneur qu'il lui plaisoit faire au parlement de lui renvoyer notre affaire, et de ce qu'il avoit fait la grâce de dire là-dessus au président de Maisons et aux gens du roi. . x j. .

Il ne fut plus question que de se bien défendre de part et a autre. Nous persuadâmes à quelques ducs , postérieurs aux lettres d'érection nouvelle de Piney en 1662 , de se joindre à nous par la juste crainte que d'autres prétentions d'ancienneté.les vinssent troubler si celle-ci réussissoit et les ducs d'Estrées , La Meilleraye , Villeroy , Aumont , La Ferté et Charost entrèrent avec nous en cause. Harreau plaida pour eux , Fretteau pour nous, Magneux pour M. de Richelieu à cause de ses pairies femelles , en expliquer les différences et les écoulements ; Chardon fut chargé de la réplique , et Dumont plaida pour M. de Luxembourg. Nous nous mîmes à solliciter tous ensemble, et à les instruire, et nous nous rendîmes assidus aux audiences qui étoient tous les mardis et samedis matin aux bas sièges. M. de La Trémoille, en année de premier gentilhomme de la chambre, et M. de La Rochefoucauld, dont la charge est d'un service continuel , s'y rendirent au moins une fois la semaine , trèsordinairement toutes les deux fois; je n'en manquai aucune, et presque tous s'y rendirent aussi assidus. Notre nombre nous détourna d y mener nos amis, et M. de Luxembourg n'y fut accompagné que de MM.de

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Saillant et de Clérembault , son beau-père , dont le maintien , le vêtement et la perruque , fort semblable à celle des quais' et qui lui en ayoit mérité le surnom , paroissoit un vieux valet que l'attachement conduit à la suite de son maître. Ses écus nous firent plus de mal que son crédit ; il ne les épargna pas à une dame Bailly que le président de Maisons entretenoit depuis longues années , qui logeoit avec lui , et pour qui il avoit chassé sa femme, sœur de Fieubet, conseiller d'ÉUt fort distingué, et qui étoit elle-même une femme d'esprit et de mérite. Il avoit eu depuis peu la survivance de sa charge pour son fils par le crédit du premier président; aussi ne fit-il aucun pasdans notre affaire que par ses ordres , et se fit un fidèle canal de sa partialité. D'Aguesseau s'instruisit avec grande application , et en montra une extrême à écouter les avocats en toutes les audiences.

Nous nous mettions dans la lanterne du côté de la cheminée , qui étoit celui de nos avocats , et sur le banc des gens du roi avec eux ; et M. de Luxembourg, avec sa petite suite et son avocat, auprès de la lanterne du côté de la buvette , avantage de droit qui ne nous fut pas disputé. La réception du duc de Villeroy , qui se fit un des jours de nos audiences , y amena les princes du sang et légitimés et beaucoup d'autres pairs. M. le prince de Conti, M. de Reims, M. de Vendôme, et plusieurs autres y demeurèrent , et furent si satisfaits d'avoir ouï plaider Harreau , qu'ils ne doutèrent pas que nous ne gagnassions notre cause.

Nos avocats ayant fini , ce fut à Dumont k parler. Il tint trois audiences en beaucoup de fatras , et faute de raisons , battit fort la campagne ; à la quatrième , il se licencia fort sur nos avocats ; la cinquième fut fertile en subtilités , où hors d'espérance de rien emporter par raisons , il hasarda tout pour réussir par une impression de crainte qui persuadât à des gens éloignés du monde et de la cour que le roi étoit intéressé dans l'affaire pour M. de Luxembourg , comme le premier président avoit tiché sans cesse de le leur persuader. Ce Dumont étoit un homme fort audacieux , et qui en fit là ses preuves. Il assimila tant qu'il put le droit infini des pairies femelles, qu'il s'effor^oit d'établir, au nouveau rang des bâtards , et nous appliqua en propres termes ce passage de l'Ëcriture : Populus hic labiis me honorât, cor autem eorum longe est a me; tandis que nous contestions si vivement le rang à sa partie , sans cesser de faire assidûment notre cour au roi. Les ducs de Montbazon (Guéméné), La Trémoille, Sully, Lesdiguières, Chaulnes et La Force étoient sur le banc des gens du roi, et moi, assis dans la lanterne entre les ducs de La Rochefoucauld et d'Estrées. Je m'élançai dehors criant à l'imposture et justice de ce coquin. M. de La Rochefoucauld me retint à mi-corps et me fit taire. Je m'enfonçai de dépit plus encore contre lui que contre l'avocat. Mon mouvement avoit excité une rumeur , et il n'y avoit qu'à interpeller M. de Luxembourg s'il avouoit son avocat ou non, et sur-lechamp on auroit eu justice du parlement contre l'avocat, ou dans la

4. Le mol eg( ainsi écrit dans le manuscrit, sans doute pour laquait. On avait dit d'abord naquets, do l'allemand knecht (serviteur), et probablement par abréviation quett ou quais.

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journée , du roi de M. de Luxembourg ; mais nous n'étions plus pour la demander, et moins encore pour nous la faire; on laissa achever Dumont, et le président de Maisons fît une légère excuse.

L'après-dînée nous nous assemblâmes : M. de Guéméné y rôva à la suisse à son ordinaire ; M. de La Trémoille parut plus fâché que le matin ; M. deLesdiguières tout neuf encore écoutoit fort étonné ; M. de Chaulnes raisonnoit , en ambassadeur , avec le froid et l'accablement d'un courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put jamais revenir; 11. de La Rochefoucauld pétilloit de colère et d'impatience , et au fond ne savoit que proposer ni que conclure; le duc d'Estrées grommeloit en grimaçant sans qu'il en sortît rien ; et le duc de Béthune bavardoit des misères. Après une longue pétaudière , il fut résolu que le roi seroit informé de cette insolence par MM. de La Trémoille et de La Rochefoucauld , chez lequel nous nous assemblerions avec chacun un projet de réponse pour en pouvoir choisir. Ces messieurs s'en acquittèrent auprès du roi mieux qu'il n'y avoit eu lieu de l'espérer. Le roi témoigna sa surprise que Maisons n'eût pas imposé silence , et ajouta , sur ce beau passage de l'Écriture, qu'il étoit à présumer que ceux qui accusoient les autres de manquements à son égard en étoient plus coupables , et que pour nous, nous pouvions être pleinement en repos sur ce qu'il en pensoit; que M. de Luxembourg ne lui avoit point parlé, qu'il verroit ce qu'il lui diroit, mais qu'il ne nous disoit rien sur notre réponse, sinon qu'il vouloit n'en rien savoir qu'après qu'elle seroit faite. Nous portâmes donc chacun la nôtre chez M. de La Rochefoucauld , où je crus voir des pensionnaires qui ont composé pour les places. 11 s'en fit une assez mauvaise compilation. M. de Chaulnes se chargea d'aller travailler avec Chardon pour la réplique , et de lui porter notre réponse ; il l'affoiblit encore , et elle ne valut pas la peine d'être prononcée , au moins c'est ce qu'il m'en parut quand Chardon la débita.

Tout fini de part et d'autre , ce fut à d'Aguesseau à parler : il s'en acquitta avec une si exacte fidélité à mettre dans le plus grand jour jusqu'aux moindres raisons alléguées de part et d'autre , et tant de justesse à les balancer toutes, et à laisser une incertitude entière sur son avis, que le barreau et les parties mêmes auroient donné les mains à en passer par son avis. Il se reposa le lendemain; et le vendredi , 13 avril, il reparut pour achever. Il tint encore l'auditoire assez longtemps en suspens, puis commença à se montrer; ce fut avec une érudition, une force, une précision et une éloquence incomparables, et conclut entièrement pour nous. Il se déroba aussitôt aux acclamations publiques , et nous fûmes priés de sortir pour laisser opiner les juges avec liberté. C'est ce qu'ils appellent délibérer sur le registre. Tout le monde sortit donc en même temps, et ils demeurèrent seuls dans la grand'chambre. Mme de La Trémoille , qui étoit dans une lanterne haute , nous vint trouver. Le délibéré ne fut pas long, mais notre impatience nous fit entrer dans le parquet des huissiers, d'oii, un moment après, nous vîmes sortir de la grand'chambre qui étoit fermée , et où il ne devoit y avoir que les juges. Poupart, secrétaire du premier président. Bientôt après on nous fit entrer pour entendre la prononciation de l'arrêt qui donna gain de cause à

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