‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 190 sur 374 · PRÉVENANCES DU MARÉCHAL DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

PRÉVENANCES DU MARÉCHAL DE CHOISEUL

Feuillade passa par Metz pour aller i celle d'Allemagne, et s'y arrêta chez l'évêque , frère de feu son père , qui étoit tombé en enfance et qui étoit fort riche. Il jugea à propos de se nantir, et demanda la clef de son cabinet et de ses coffres, et, sur le refus que les domestiques lui en firent, il les enfonça bravement, et prit trente mille écus en or, beaucoup de pierreries , et laissa l'argent blanc. Le roi d'ailleurs , de longue main fort mal content des débauches et de la négligence de La Feuillade dans le service , s'expliqua fort durement et fort publiquement de cet étrange avancement d'hoirie, et fut si près de le casser, que Pontchartrain eut toutes les peines du monde à l'empêcher. Ce n'est pas que La Feuillade ne vécût très-mal avec Châteauneuf , secrétaire d'Ëtat et avec sa fille qu'il avoit épousée dès 1692 ; mais un coup de cet éclat leur parut i tous mériter tous les efforts de leur crédit pour le parer.

J'avois vu le maréchal de Choiseul avant partir , chez lui et chez moi, et j'en avois reçu toutes sortes d'offres et de civilités. Il étoit assez de la connoissance de mon père , et comme il étoit plein d'honneur et de sentiments , il se piqua de faire merveilles à tout ce qui dans son armée tenoit à M. le maréchal de Lorges. Je trouvai à Philippsbourg Villiers, mestre de camp de cavalerie , qui y étoit venu avec un assez gros détachement, et qui s'en retournoit le lendemain à l'armée, laquelle venoit, d'entrée de campagne, de passer le Rhin. En traversant les bois de Bruchsall, nous trouvâmes les débris de l'escorte qui avoit conduit Montgon la veille, et qui avoit été bien battue, assez de gens tués et pris ; et Montgon gagna le camp seul et de vitesse comme il put. J'avois fait tout ce que j'avois pu pour le joindre en arrivant un jour plus tôt à Philippsbourg, et je ne me repentis pas de n'avoir pu y réussir. J'allai mettre pied à terre chez le maréchal de Choiseul. Il me pressa extrêmement de loger au quartier général , mais je le suppliai de me permettre de camper à la queue de mon régiment , et je l'obtins avec peine. n demanda au marquis d'Huxelles comment M. le maréchal de Lorges en usoit avec moi et avec ses neveux , pour que nous ne nous aperçussions de la différence que le moins qu'il lui seroit possible, et en effet, il ne se lassa point de nous prévenir en tout, tant que la campagne dura, et de nous combler d'attentions et de toutes les distinctions qu'il put. De juin, qui coraraençoit, jusqu'en septembre, le maréchal et le prince Louis de Bade la plupart du temps dans ses lignes d'Eppingen, ne firent que s'observer et subsister , après quoi nous repassâmes le Rhin à Philippsbourg où l'arrière-garde fut tâtée plutôt qu'inquiétée sans le plus léger inconvénient. La campagne mérita depuis plus d'attention. Je me servirai de ce loisir jusqu'en septembre, pour faire des courses ailleurs.

La Flandre ne fournit rien du tout cette année; il ne fut question de part et d'autre que de subsistances et que de s'épier. Le prince d'Orange laissa de fort bonne heure l'armée à l'électeur de Bavière , avec lequel il ne se passa rien non plus. Pendant la campagne , le bonhomme du Montai mourut à Dunkerque. Il avoit un corps séparé vers la mer. C'étoit un très-galant homme, et qui se montra tel jusqu'au bout, à

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plus de quatre-vingts ans. Il vaqua par sa mort le gouvernement de Mont-Royal et un collier de l'ordre , et le public et les troupes qui lui rendirent justice trouvèrent honteux qu'il n'eût pas été fait maréchal de France. J'ai parlé de lui lorsqu'on les fit. Le marquis de Noailles qui servoit en Flandre y mourut de la petite vérole , et ne laissa que deux filles. Le duc son frère eut pour un de ses fils enfant la lieutenance générale d'Auvergne , qu'il avoit.

Il ne faut pas omettre la mort de deux hommes célèbres en genre fort différent qui arriva en ce même temps : de Varillas, si connu par les histoires qu'il a écrites ou traduites, et du Plessis, écuyer de la grande écurie , et le premier homme de cheval de son siècle , quoique déjà fort vieux.

Une autre mort fit plus de bruit dans le monde , et y eut de grandes suites. C'est celle du fameux roi de Pologne Jean Sobieski, qui arriva subitement. Ce grand homme est si connu que je ne m'y étendrai pas.

En Catalogne, M. de Vendôme battit la cavalerie d'Espagne; elle étoit de quatre mille hommes , à la tète desquels étoit le prince de Darmstadt. Ils en ont eu le quart tué ou pris, et le comte de Tilly , commissaire général, neveu de Serelves, est des derniers; et il n'en a coûté qu'une centaine de carabiniers et autant de dragons. Longueval, lieutenant général , fut reconnoltre , après l'action , leur infanterie qui étoit dans un camp retranché, et fut emporté d'un coup de canon.

L'Italie fut plus fertile. Le roi , résolu de ne rien oublier pour donner la paix à son royaume, qui en avoit un grand besoin, jugea bien qu'il n'y parviendroit qu'en détachant quelqu'un des alliés contre lui , dont l'exemple affoibliroit les autres , et lui donneroit plus de moyens de leur résister et de les amener à son but , et il pensa au duc de Savoie conome à celui dont les difficiles accès lui causoicnt plus de peine et de dépenses, et qui d'ailleurs se trouvoit fort molesté par les hauteurs de l'empereur, et très-mal content de l'Espagne , qui lui tenoient tous trèspeu de tout ce qu'ils lui avoient promis et de ce qu'ils lui promettoient sans cesse. Le roi donc , pour parvenir à réussir dans son dessein , donna au maréchal Catinat une armée formidable et en même temps des instructions secrètes fort amples , avec des pleins pouvoirs pour négocier et , s'il se pouvoit , conclure avec M. de Savoie.

Catinat passa les monts de bonne heure , et , gardant une exacte discipline , menaçoit de dévaster tout , et de couper sans miséricorde tous les mûriers de la plaine , qui faisoient le plus riche commerce du pays, par l'abondance des soies , et dont la perte l'eût ruiné pour un siècle , avant de pouvoir être remis. M. de Savoie avoit vu brûler ses plus belles maisons de campagne les années précédentes , et les lieux de plaisance qu'il avoit le plus ornés ; il avoit éprouvé ce que peut une armée supérieure que rien n'arrête : il vouloit la paix , et Catinat crut voir distinctement que c'étoit tout de bon. Le maréchal avoit contribué à se faire associer le comte de Tessé pour la négociation : il falloit un homme intelligent et de poids, qui, s'il étoit nécessaire, pût parler et répondre, ce que le maréchal n'étoit pas en situation de faire à la tête d'une armée qui avoit les yeux sur lui , et dont il n'y avoit pas moyen qu'il disparût

21 à CONDITIONS DE LA PAIX DE SAVOIE. [1696]

un moment. C'est ce que put Tessé en faisant le malade , comme il en usa plusieurs fois , et tant , qu'enfin les temps où on ne le voyoit point joints à l'inaction des troupes, on s'en aperçut dans l'armée , où il étoit le plus ancien des lieutenants généraux et chevalier de l'ordre de 1688.

C'étoit un homme fort bien et fort noblement fait, d'un visage agréable , doux , poli , obligeant , d'un esprit raconteur et quelquefois point mal, au-dessous du médiocre, si on en excepte le génie courtisan et tous les replis qui servent à la fortune , pour laquelle il sacrifia tout. Il s'étoit fait un protecteur déclaré de M. de Louvois par ses bassesses , son dévouement et son attention à lui rendre compte de tout , ce qui ne ser- Tit pas à sa réputation , mais à un avancement rapide , et à en donner bonne opinion au roi. Son nom est Froulay ; il étoit Manceau , et ne démentoit en rien sa patrie. D'une charge caponne de général des carabins qui n'existoient plus, il s'en fit une réelle de mesire de camp général des dragons, qui le porta à celle de leur colonel général, quand M. de Boufflers la quitta pour le régiment des gardes ; et on regarda avec raison comme une signalée faveur, qu'à son âge et n'étant que maréchal de camp , il fût fait chevalier de l'ordre. Il sut se maintenir avec Barbezieux comme il avoit été auprès de son père , et tant qu'il pouvoit, dans son éloignement de la cour , il ne négligea de cultiver aucun homme dont il pût espérer près ou loin. Il avoit aussi le riche gouvernement d'Ypres , et quantité de subsistances ; son bien d'ailleurs étoit fort court , et sa femme , qu'il tint toujours au Maine , ne lui servit de rien , n'étant pas propre à en sortir. Il étoit cousin germain de M. de Lavardin, chevalier de l'ordre en même promotion pendant son ambassade de Rome , par sa mère, petite-fille du maréchal de Lavardin. Sa femme s'appeloit Auber, fille d'un baron d'Aunay du même pays du Maine. Par sa mère Beaumanoir , il devint héritier de beaucoup de choses de cette illustre maison.

Pendant la négociation, Catinat se préparoit au siège de Turin, et M. de Savoie qui voyoit ses Ëtats dans ce danger, et qui d'ailleurs s'y sentoit moins le maître que ses propres alliés , convint enfin de la plus avantageuse paix pour lui , et que le roi trouva telle aussi pour soimême par le démembrement qu'elle mit parmi ses alliés. Les principaux articles furent : le mariage de Mgr le duc de Bourgogne avec sa fille aînée , dès qu'elle auroit douze ans , et en attendant envoyée à la cour de France; que le comté de Nice seroit sa dot, qui lui demeureroit et lui seroit livré jusqu'à la célébration du mariage; la restitution de tout ce qui lui avoit été pris , et même de Pignerol rasé , et deux ducs et pairs en otage à sa cour, jusqu'à leur accomplissement; enfin une grande somme d'argent en dédommagement de ses pertes , et d'autres moindres articles , entre lesquels il obtint pour ses ambassadeurs en France le traitement entier de ceux des rois, dont jusqu'alors ils n'avoient qu'une partie , et les offices du roi à Rome pour leur faire obtenir la salle royale qui est la même chose ; toutes les autres cours lui avoient déjà accordé les mêmes honneurs. Il voulut aussi être un des médiateurs de la paix générale lorsqu'elle se traiteroit. Le roi l'accorda , mais l'empereur n'y voulut jamais consentir quand il fut question de la faire.

Tout cela signé avec le dernier secret, il songea à se délivrer de

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