LA COMTESSE DE BLANSAC CHASSÉE
manquoit à la parole qu'on lui avoit donnée, sur laquelle seule elle avoit consenti à être dame d'honneur de Mme la duchesse de Chartres. Elle confondoit adroitement les deux places de dame d'honneur et de dame d'atours pour se relever et crier plus fort. C'étoit la dernière qu'elle avoit chez Mme la Dauphine, et qui lui avoit été promise. Mme de Maintenon, qui la méprisoit, en fut piquée, parce qu'elle l'avoit fait donner à Mme de Mailly. Elle prit le tour d'accuser la maréchale d'être elle-même cause de ce dégoût qu'on ne lui vouloit pas donner, par avoir tellement soutenu sa fille , que par considération pour elle on ne l'avoit pas chassée. La maréchale en fut la dupe , et bien qu'en conservant tout son dépit et que la place fût donnée , elle abandonna sa fille, de rage, qui fut renvoyée à Paris avec défense de paroître à la cour. Cette fille étoit mère de Nangis en premières noces , qui avoit plus que mal vécu avec ce premier mari, et qui ruina son fils sans paroître, qui étoit très-riche, qui devint grosse de Blansac qu'on fit revenir de l'armée pour l'épouser, et elle accoucha de Mme de Tonnerre la nuit même qu'elle fut mariée.
On ne pouvoit avoir plus d'esprit, plus d'intrigue, plus de douceur, d'insinuation , de tour et de grâce dans l'esprit , une plaisanterie plus fine et plus salée, ni être plus maîtresse de son langage pour le mesurer à ceux avec qui elle étoit. C'étoit en même temps de tous les esprits le plus méchant, le plus noir, le plus dangereux, le plus artificieux, d'une fausseté parfaite , à qui les histoires entières couloient de source avec un air de vérité , de simplicité qui étoit prêt à persuader ceux même qui savoient, à n'en pouvoir douter, qu'il n'y avoit pas un mot de vrai; avec tout cela une sirène enchanteresse dont on ne se pouvoit défendre qu'en la fuyant, quoiqu'on la connût parfaitement. Sa conversation étoit charmante , et personne n'assénoit si plaisamment ni si cruellement les ridicules, même où il n'y en avoit point, et comme n'y touchant pas ; au demeurant plus que très-galante tant que sa figure lui avoit fait trouver avec qui, fort commode ensuite, et depuis se ruina pour les plus bas valets. Malgré de tels vices , et dont la plupart étoient si destructifs de la société, c'étoit la fleur des pois à la cour et à la ville; sa chambre ne dé.semplissoit pas de ce qui y étoit de plus brillant et de la meilleure compagnie ou par crainte ou par enchantement , et avoit en outre des amis et des amies considérables; elle étoit fort recherchée des trois filles du roi. C'étoit à qui l'auroit , mais la convenance de sa mère l'avoit attachée à Mme la duchesse de Chartres plus qu'aux autres. Elle la gouvernoit absolument. Les jalousies et les tracasseries qui en naquirent l'éloignèrent de Monsieur et de M. le duc de Chartres jusqu'à l'aversion : elle en fut chassée. A force de temps, de pleurs et de souplesses de Mme la duchesse de Chartres, elle fut rappelée. Elle retourna à Marly ; elle fut admise à quelques parties particulières avec le roi. Elle le divertit avec tant d'esprit qu'il ne parla d'autre chose à Mme de Maintenon; elle en eut peur, et ne chercha plus qu'à l'éloigner du roi (elle le fit avec soin et adresse), puis à la chasser de nouveau pour plus grande sûreté, et elle saisit l'occasion d'en venir à bout. On se moqua bien de la mère, d'y avoir consenti si inutilement pour la place qu'elle
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ne pouvoit plus avoir, et par une sotte et folle colère d'honneur et de duperie ; mais la fille demeura à Paris pour longtemps.
La duchesse d'Arpajon , mariée belle et jeune à un vieillard qui ne sortoit plus de Rouergue et de son château de Séverac, s'étoit vue noyée d'affaires et de procès, depuis qu'elle fut veuve, au parlement de Toulouse , pour ses reprises et pour sa fille unique , dont des incidents importants l'amenèrent à Paris pour y plaider au conseil. C'étoit une personne d'une grande vertu, d'une excellente conduite, qui avoit grande mine et des restes de beauté. On ne l'avoit presque jamais vue à la cour ni à Paris, et on l'y appeloit la duchesse des bruyères. Elle ne l'étoit qu'à brevet. Mme de Richelieu mourut fort tôt après son arrivée, et la surprise fut extrême de voir la duchesse d'Arpajon tout à coup nommée dame d'honneur de Mme la Dauphine en sa place. Elle-môme le fut plus que personne; jamais elle n'y avoit pensé, ni M, de Beuvron son frère; ce fut pourtant lui qui la fit sans le savoir. 11 avoit autrefois été plus que bien avec Mme Scarron; celle-ci n'oublia point ses anciens amis de ce genre, elle compta sur l'attachement de sa soeur par lui, par reconnoissance et par se trouver parfaitement isolée au milieu de la cour. On ne pouvoit avoir moins d'esprit, mais ce qu'elle en avoit étoit fort sage, et elle avoit beaucoup de sens , de conduite et de dignité; et il est impossible de faire mieux sa charge qu'elle la fit, avec plus de considération et plus au gré de tout le monde. Elle espéra donc être choisie; elle le demanda; le monde le crut et le souhaita, mais les vingt mille écus que Mme Barbisi , la vieille mie de la duchesse du Lude , fit accepter à la vieille servante de Mme de Maintenon , décidèrent contre Mme d'Arpajon. Le roi voulut la consoler, et Mme de Maintenon aussi, et firent la comtesse de Roucy, sa fille, dame du palais. La mère ne prit point le change, elle demeura outrée ; le transport de joie de sa fille l'affligea encore plus, et leur séparation entière qu'elle envisageoit, l'accabla; elle aimoitfortsa fille, que cette place attachoit en un lieu où la mère ne pouvoit plus paroître que fort rarement avec bienséance , et elle se voyoit tombée en solitude. Elle ne la put porter : peu de mois après elle eut une apoplexie dont elle mourut quelque temps après.
Cette consolation prétendue donnée à Mme d'Arpajon , et cette différence des deux belles-sœurs, la comtesse de Roucy, faite dame du palais , et Mme de Blansac , chassée , combla la douleur de la maréchale deRochefort. Elle étoit cousine germaine de la duchesse du Lude, filles des deux sœurs, et vivoit fort avec elle , autre crève-cœur. A peine la voulut-elle voir, et ne reçut qu'avec aigreur toutes ses avances. Enfin , après avoir longtemps gémi , elle fut apaisée par une place nouvelle de menin de Monseigneur donnée au marquis de Rochefortson fils, sans qu'elle l'eût demandée.
Dangeau étoit un gentilhomme de Beauce, tout uni, et huguenot dans sa première jeunesse ; toute sa famille l'étoit qui ne tenoit à personne. Il ne manquoit pas d'un certain esprit, surtout de celui du monde, et de conduite. Il avoit beaucoup d'honneur et de jrobité. Le Jeu , par lequel il se fourra à la cour , qui étoit alors toute d'amour et