‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 215 sur 374 · MADAME DE SAINT-GÉRAN EXILÉE · texte numérisé non relu

MADAME DE SAINT-GÉRAN EXILÉE

n'a voit point de père, étoit riche et fils de Mme de Coetquen, célèbre par la passion de M. de Turenne , et le secret de Gand qui lui échappa; elle étoit sœur du duc de Rohan , de Mme de Soubise , dont la beauté a fait une si éclatante fortune , et de la princesse d'Espinoy , tous enfants de l'héritière de Rohan qui épousa le Chabot. Ainsi le père et les filles devinrent célèbres par le bonheur de l'amour. Coetquen n'en tint rien : il épousa, pour le crédit des Noailles, la plus laide et la plus dégoûtante créature qu'on sût voir, et il prétendit plaisamment qu'on lui avoit fait voir la troisième qui étoit jolie, puis qu'on l'avoit trompé et donné l'autre. Le mariage aussi fut peu heureux.

L'année finit par deux morts et deux disgrâces : l'abbé Pelletier, conseiller d'État, habile, mais fort rustre, qui mourut d'apo{)lexie presqu'en sortant de dîner chez son frère, le ministre d'État, et le duc de Roannais. 11 avoit perdu son père avant son grand-père, auquel il avoit succédé au gouvernement de Poitou et à sa dignité en 1642. Faute de pairs, rares alors et dispersés dans leurs gouvernements dans ces temps de troubles , il eut l'honneur de représenter le comte de Flandre au sacre du roi n'ayant pas trente ans. C'étoit un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, qui tourna de fort bonne heure à la retraite et à une grande dévotion qui l'éloigna absolument du mariage. M. de La Feuiliade en profila dans sa faveur. Il traita avec lui , lui donna gros du duché de Roannais, épousa sa sœur en avril 1667 , et sur sa démission, en conservant le rang et les honneurs, obtint pour soi une érection nouvelle, vérifiée au parlement en août la même année. Bientôt après, M. de Roannais ne parut plus, prit une manière d'habit d'ecclésiastique sans être jamais entré dans les ordres , et vécut dans une grande piété et dans une profonde retraite , et mourut de même fort âgé à Saint-Just, près Méry- sur-Seine.

Rubantel et Mme de Saint Géran furent les deux disgraciés : j'ai assez parlé de celle-ci pour n'avoir rien à y ajouter. Elle étoit fort bien avec les princesses, et mangeuse, aimant la bonne chère, et bonne en privé comme Mme de Chartres et Mme la Duchesse. Cette dernière avoit une petite maison dans le parc de Versailles, auprès de la porte de Sartori quelle appeloit le Désert, que le roi lui avoit donnée pour l'amuser et qu'elle avoit assez joliment ajustée pour s'y aller promener et faire des collations. Les repas se fortifièrent, devinrent plus gais, et à la fin mirent M. le Duc de mauvaise humeur, et M. le Prince en impatience. Ils se fâchèrent inutilement, et à la fin ils portèrent leurs plaintes au roi , qui gronda Mme la Duchesse et lui défendit d'allonger ces sortes de repas, et surtout d'y mener certaine comjjagnie. Si Mme de Saint-Géran ne fut pas du nombre des interdites, elle le dut à sa première année de deuil, pendant laquelle le roi ne crut pas qu'elle pût être de ces parties, mais il s'expliqua assez sur elle pour que Mme la Duchesse ne pût pas douter qu'elle n'étoit pas approuvée pour en être. Quelques mois se passèrent avec plus de ménagement , et Mme la Duchesse compta que tout étoit oublié. Sur ce pied-là elle pressa Mme de Saint-Géran de venir souper avec elle de bonne heure au Désert, pour être au cabinet au sortir du souper du roi à l'ordinaire. Mme de Saint-Géran craignit,

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te défendit; mais, comme elle aimoit à se divertir et qu'elle ne laissoit pas d'être imprudente , elle espéra qu'on ne sauroit pas qu'elle y auroit été, que sa première année^e deuil détourneroit même le soupçon , et que Mme la Duchesse paroissant le soir au cabinet, il n'y auroit rien à reprendre. Elle se laissa donc aller; et, comme elle étoit de fort bonne compagnie , elle mit si bien tout en gaieté , que l'heure de retourner à temps pour le cabinet étant insensiblement passée, le repas et ses suites gagnèrent fort avant dans la nuit. Voilà M. le Duc et M. le Prince aux champs, et le roi en colère, qui voulut savoir qui étoit du souper. Mme de Saint-Géran fut nommée ; sa première année de deuil aggrava le crime; tout tomba sur elle : elle fut exilée à vingt lieues de la cour, sans fixer de lieu , et Mme la Duchesse bien grondée. En femme d'esprit, Mme de Saint-Géran choisit Rouen, et dans Rouen le couvent de Bellefonds dont une de ses parentes étoit abbesse. Elle dit qu'ayant eu le malheur de déplaire au roi, il n'y avoit pour elle qu'un couvent; et cela fut fort approuvé.

Rubantel étoit un homme de peu , qui , à force d'acheter et de longueur de temps, étoit devenu lieutenant-colonel du régiment des gardes et ancien lieutenant général. Il l'étoit fort bon, fo*t entendu pour l'infanterie, fort brave homme, fort honnête homme et fort estimé, une grande valeur et un grand désintéressement, et vivant fort noblement à l'armée où il étoit employé tous les ans comme lieutenant général. Avec ces qualités, il étoit épineux , volontiers chagrin et supportoit impatiemment des vétilles et des détails du maréchal de Boufllers, dans le régiment des gardes. Le maréchal eut beau faire pour lui adoucir l'humeur, plus Rubantel en recevoit d'avances, plus il se croyoit compté, et plus il étoit difficile, tant qu'à la fin la froideur succéda, et bientôt la brouillerie et les plaintes. Rubantel, quoique difficile à vivre, étoit aimé, parce qu'il avoit toujours de l'argent et qu'il le prêloit fort librement et obligeamment : cela lui avoit attaché beaucoup de gens dans le régiment des gardes, outre ce qui se trouve toujours dans un grand corps, de frondeurs et de mécontents qui se rallioient à lui. A la fin , le maréchal de Boufflers , fatigué de tout cela , proposa au roi de tirer honnêtement Rubantel du régiment des gardes, avec lequel il n'y avoit plus moyen pour lui de demeurer. Le roi , qui de longue main connoissoit l'humeur de Rubantel, qui aimoit le maréchal et qui étoit jaloux de la subordination, fit dire par Barbezieux à Rubantel qu'il lui permettoit de vendre sa compagnie , lui continuoit sa pension de quatre mille livres et qu'il lui donnoit le gouvernement du fort de Barreaux, qu'il ne lui auroit pas donné sans l'instante prière de M. de Boufflers, par le mécontentement qu'il avoit de sa conduite avec ce maréchal son colonel; et d'Avejan, premier capitaine aux gardes, fut lieutenantcolonel. C'étoit à Versailles que Rubantel reçut ce discours. Il en fut si outré qu'il ne voulut d'aucune grâce, s'en alla à Paris sans voir le roi, et ne l'a jamais revu ni songé à servir depuis.

Au retour de l'arma, nous trouvâmes Mme de Castries établie à la cour dame d'atours de Mme la duchesse de Chartres, au lieu de Mme de Mailly. Par la bâtardise de cette princesse, Mme de Castries étoit sa

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