‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 240 sur 374 · MARÉCHAL DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

MARÉCHAL DE CHOISEUL

chaussées. De toutes parts l'ordre et l'extrême diligence de l'exécution furent admirables. J'allai en arrivant voir le maréchal qui ne m'en avoit dit qu'un mol léger à Ostoven , et qui m'en fil excuse sur ce qu'il n'avoit confié son projet qu'à ceux-là uniquement dont il ne se pouvoitpasser pour l'exécution , dans la crainte que le prince de Bade ne portât quelques troupes dans la plaine de Stolhofen, ce qui lui étoit bien aisé, et ce qui auroit empêché le passage du Rhin.

Pour tromper mieux M. de Bade, le marquis d'Huxelles, qui n'avoit i Spire que les troupes que Locmaria avoit amenées, et qu'il y avoit attendues absolument seul pendant vingt-quatre heures, fit passer le Rhin sur le pont de Philippsbourg à quelques troupes, et à force trompettes , cymbales et tambours , et persuada ainsi à l'ennemi que toute l'armée étoit là, ce qui le retint à trois lieues à Bruchsall, où il étoit campé. Le maréchal, cependant, alla le 4 mettre son centre et son quartier général à Niederbûhl, sa droite à Cupenheim, et sa gauche à Rastadt , la rivière de Murg coulant le long de la tête de son camp. Les bords de son côté en éloient hauts, et de l'autre ils étoient bas. On en rompit tous les gués, on retrancha bien la droite, on fit des redoutes, et de ces hauteurs on voyoit toute la plaine au delà de la Murg. On accommoda bien Rastadt, et on prit toutes les précautions nécessaires pour bien assurer le camp.

Le prince de Bade , enfin détrompé , vint le 7 se mettre à Muckensturm, à demi-lieue de notre quartier général; de là à la Murg. Au delà d'elle il y avoit une assez grande plaine, toute remplie de fourrages. Ou auroit pu l'enlever le 6 ; mais on aima mieux laisser reposer l'armée , et le 7 l'arrivée du prince de Bade empêcha d'y plus penser ; mais le 8 la débandade fut générale, quelque chose qu'on pût faire; tout courut fourrager cette plaine jusqu'entre les vedetles des ennemis, et à l'entière merci de leurs gardes et de leur camp. Ces débandés furent plus heureux que sages; leur extrême témérité fut leur salut. Les ennemis n'imaginèrent jamais que ce fût désobéissance et extravagance: ils la prirent pour un piège qu'on leur tendoit; jamais pas un d'eux ne branla. Tout le fourrage revint en abondance ; il n'y eut pas un cheval de perdu, ni un homme à dire ni blessé. Je ne pense pas que jamais folie ait élé en même temps et si générale et si heureuse.

Après qu'on se fut bien accommodé dans ce camp, il se trouva que les convois qu'on tiroit du fort Louis étoient incommodes et périlleux. On jeta donc à trois lieues du quartier général un pont de bateaux sur le Rhin, à l'endroit d'une île qui étoit séparée de notre bord par un bras étroit. Le chemin du pont au camp étoit couvert d'un marais; mais ce marais , cru impraticable , se le trouva si peu que nos convois suivirent toujours leur premier chemin , et que ce pont ne fut qu'une inquiétude de plus, que les ennemis ne vinssent le brûler de notre bord à l'île , ce qui en fit ôter les trois premiers bateaux toutes les nuits. 11 servit seulement à l'abondance du camp par le commerce avec les paysans d'Alsace; et LaBretesche, lieutenant général, fut chargé de tout ce côté-là. Chamilly fit un grand fourrage du côté de la montagne. Au retour il trouva force hussards soutenus par Vauboaue avec des

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troupes. Il y eut une petite action ; Vaubonne fut chassé l'épée dans les reins jusqu'à un petit ruisseau , qui , avec les approches de la nuit , le délivra de la poursuite. Praslin s'y distingua fort; il y entassez de gens des ennemis tués , et fort peu des nôtres.

M. le maréchal de Choiseul demeura seize jours dans ce camp; les fourrages vinrent à manquer tout à fait , il fallut songer à en sortir. On défit le pont de bateaux , et tout aussitôt le bruit se répandit qu'on alloit décamper. Pour l'apaiser, Saint-Fréraont fut détache le 18 avec presque tous les caissons de l'armée , sous prétexte d'aller quérir un grand convoi au fort Louis. En effet il revint le même jour avec beaucoup de ces mêmes caissons. Cela trompa et fit croire qu'on séjourneroit encore quelque temps. Le maréchal m'avoit confié son dessein. Notre camp étoit disposé de manière que les ennemis le voyoient en entier, excepté quelques endroits interrompus par des avances de haies et de bois, et les deux brigades de cavalerie qui fermoient la gauche de la seconde ligne de dix-neuf escadrons, Horn et Ligondez dont j'étois, et deux régiments de dragons qui couvroient ce flanc ; mais la gauche entière de la première ligne, qui étoit devant nous, étoit vue en plein. Le 19 juillet, sur les onze heures du matin, toute l'armée eut ordre de charger les gros bagages, une heure après les menus, avec défenses de détendre et de rien remuer : i deux heures après midi , nos deux brigades et les dragons nos voisins, que les ennemis ne voyoient pas, comme je viens de l'expliquer, reçurent ordre de détendre et de marcher sur-le-champ sans bruit. La Bretesche, lieutenant général, et Montgommery, maréchal de camp , officiers généraux de la seconde ligne de cette aile , vinrent la prendre et la menèrent au delà des bois par lesquels nous étions arrivés, passer la nuit dans la plaine de Stolhofen, et cependant les gros et menus bagages, l'artillerie inutile et tous les caissons filèrent entre le Rhin et nous. La Bretesche avoit défenses expresses de branler, quelque combat qu'il entendît. La raison en étoit qu'il restoit assez de troupes pour combattre dans un lieu aussi étroit qu'étoit celui d'où on se retiroit; qu'il falloit une grosse escorte pour tous les bagages de l'armée; et qu'en cas de malheur, nos troupes se seroient trouvées toutes fraîches et en bon ordre dans la plaine, pour recevoir et soutenir tout ce qui déboucheroit les bois venant de notre camp.

Sur les six heures du soir, le maréchal monta sur cette hauteur retranchée de sa droite à laquelle il avoit fait travailler exprès tout le jour, et disposa toute son affaire avec tant de justesse, qu'avec le signal d'un bâton levé en l'air avec du blanc au bout de distance en distance, ce ne fut qu'une même chose que détendre, charger, monter achevai, marcher, et quoiqu'au petit pas, perdre les ennemis de vue. Comme il ne restoit nulle sorte d'équipage au camp , et que tout étoit sellé et bridé, cette grande armée disparut en un moment, en plein jour, aux yeux des ennemis. L'armée marcha sur deux colonnes. Le régiment colonel général de cavalerie fit l'arrière-garde de la gauche avec du canon, et le prince de Talmont ensuite avec les gardes ordinaires; eoûn, ua détachement de caYalerie, sous un lieutenant-colonel qui

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