SIÈGE DE NAMUR
mulets, et de quoi vivre honorablemeut chez moi soir et matin. Ce ne fut pas sans un fâcheux contre-temps précisément arrivé vingt jours avant mon départ. Un nommé Tessé, intendant de mon père , qui demeuroit chez lui depuis plusieurs années, disparut tout à coup, et lui emporta cinquante mille livres qui se trouvèrent dues à tous les marchands dont il avoit produit de fausses quittances dans ses comptes. C'étoit un petit homme , doux , affable , entendu , qui avoit montré du bien, qui avoit des amis, avocat au parlement de Paris, et avocat du roi au bureau des finances de Poitiers.
Le roi partit [le 10 mai 1692] avec les dames, et je fis le voyage à cheval avec la troupe et tout le service comme les autres mousquetaires pendant les mois qu'il dura. J'y fus accompagné de deux gentilshommes : l'un, ancien dans la maison, avoit été mon gouverneur, et d'un autre qui étoit écuyer de ma mère. L'armée du roi se forma au canip de Gevries. Celle de M. de Luxembourg l'y joignoit presque. Les dames étoient à Mons, à deux lieues de là. Le roi les fit venir en son camp où il les régala, puis leur fit voir la plus superbe revue qui ait peut-être jamais été faite, de ces deux armées rangées sur deux lignes, la droite de M. de Luxembourg touchant la gauche du roi et tenant trois lieues d'étendue.
Après dix jours de séjour à Gevries , les deux armées se séparèrent et marchèrent. Deux jours après , le siège de Namur fut déclaré , où le roi arriva en cinq jours de marche. Monseigneur' , Monsieur', M. le Prince* et le maréchal d'Humières, tous quatre, l'un sous l'autre par degrés, commandoient l'armée sous le roi, et M. de Luxembourg, seul général de la sienne, couvroit le siège et faisoit l'observation. Les dames étoient cependant allées à Dinant. Au troisième jour de marche , M. le Prince fut détaché pour aller investir la ville de Naraur. Le célèbre Vauban , l'âme de tous les sièges que le roi a faits, emporta que la ville seroit attaqués séparément du château contre le baron de Bresse, qui vouloit qu'on fît le siège de tous les deux à la fois, et c'étoit lui qui avoit fortifié la place. Un fort mécontentement lui avoit fait quitter depuis peu le service d'Espagne , non sans laisser quelques nuages sur sa réputation de s'être aussitôt jeté en celui de France. Il s'étoit distingué par sa valeur et sa capacité ; il étoit excellent ingénieur et très-bon officier général. Il eut, en entrant au service du roi, le grade de lieutenant général et un grand traitement pécuniaire. C'étoit un homme de basse mine, modeste, réservé, dont la physionomie ne promettoit rien, mais qui acquit bientôt la confiance du roi et toute l'estime militaire.
M. le Prince, le maréchal d'Humières, et le marquis de Boufflers eu-
1. Louis de France, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né le i" novembre 1C64, mort le 14 avril 17H . Il est toujours désigné, dans les Mcinoires de Saint-Simon, sous le nom de Monseigneur.
2. Philippe de France, duc d'Orléans, second fils de Louis XIII et d'Amie d'Autriche; il était né le 'il septembre <640, et mourut le 9 juin 4 701.
3. Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, né le 9 juillet 1643, mort le 1=' avril 1709. Il était fils du grand Condé. Le chef de la maison de Condé porte toujours , dans ces Mémoires, le nom de M. le Prince.