‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 29 sur 374 · COETQUEN ET SA MORT · texte numérisé non relu

COETQUEN ET SA MORT

les ourre et troure la défaite. L'embarras fut de l'aller apprendre au roi, qui manda Bafbesieux et lui lava la tête. Ce contraste l'affligea fort, et la cour parut consternée. Toutefois le roi sut se posséder, et je vis , pour la première fois , que les cours ne sont pas longtemps dans l'affliction ni occupées de tristesse.

Le gouvernement de Naraur et son comté fut donné à Guiscard. 11 étoit maréchal de camp, mais fort oublié et fort attaché à ses plaisirs. Ilavoit le gouvernement de Sedan qu'il conserva, et qu'il avoit eu de La Bourlie , son père , sous-gouverneur du roi , et il étoit encore gouverneur de Dinant qui lui fut ausai laissé. La surprise du choix fut grande , ainsi que la douleur de ceux de Namur, accotUumés à n'avoir pour gouverneurs que les plus grands seigneurs des Pays-Bas. Guiscard eut le bon esprit de réparer ce qui lui manquoit par tant d'affabilité et de magnificence, par une si grande aisance dans toute la régularité du service d'un gouvernement si jaloux, qu'il se gagna pour toujours le cœur et la confiance de tout son gouvernement et des troupes qui s'y succédèrent à ses ordres.

Deux jours après la sortie de la garnison ennemie , le roi s'en alla à Dinant où étoient les dames, avec qui il retourna à Versailles. J'avois espéré que Monseigneur achèveroit la campagne, et être du détachement des mousquetaires qui demeureroit avec lui ; et ce ne fut pas sans regret que je repris avec toute la compagnie le chemin de Paris. Une des couchées de la cour fut à Marienbourg, et les mousquetaires campèrent autour. J'avois lié une amitié intime avec le comte de Coetquen qui étoit dans la même compagnie. Il savoit infiniment et agréablement, et avoit beaucoup d'esprit et de douceur, qui rendoit son commerce très-aimable. Avec cela assez particulier et encore plus paresseux , extrêmement riche par sa mère qui étoit une fille de Saint- Malo, et point de père. Ce soir-là de Marienbourg, il nous devoit donner à souper à plusieurs. J'allai de bonne heure à sa tente où je le trouvai sur son lit , d'où je le chassai en folâtrant , et me couchai dessus en sa place en présence de plusieurs de nous autres et de quelques officiers. Coetquen en badinant prit son fusil qu'il comptoit déchargé, et me couche en joue. Mais la surprise fut grande lorsqu'on entendit le coup partir. Heureusement pour moi , j'étois , en ce moment , couché tout à plat. Trois balles passèrent à trois doigts par-dessus ma tête , et comme le fusil étoit en joue un peu en montant, ces mêmes balles passèrent sur la tête, mais fort près, à nos deux gouverneurs qui se promenoient derrière la tente. Coetquen se trouva mal du malheur, qu'il avoit pensé causer; nous eûmes toutes les peines du monde à le re mettre , et il n'en put bien revenir de plusieurs jours. Je rapporte ceci pour une leçon qui doit apprendre à ne badiner jamais avec les armes.

Le pauvre garçon, pour achever de suite ce qui le regarde, ne survécut pas longtemps. Il entra bientôt dans le régiment du roi , et sur le point de l'aller joindre au printemps suivant, il me vint conter qu'il s'étoit fait dire sa bonne aventure par une femme nommée la du Perchoir, qui en faisoit secrètement métier à Paris; qu'elle lui avoit dit qu'il seroit noyé et bientôt. Je le grondai d'une curiosité si dangereuse

et si folle, et je me flattai de l'ignorance dé ces sortes de personnes, et que celle-là en ayoit jugé de la sorte sur la physionomie effectivement triste et sinistre de mon ami , qui étoit très-désagréablement laid. Il partit peu de jours après et trouva un autre homme de ce métier à Amiens, qui lui fit la même prédiction; et , en marchant avec le régiment du roi pour joindre le régiment du roi, il voulut abreuver fci cheval dans l'Escaut et s'y noya, en présence de tout le régiment, sans avoir pu être secouru. J'y eus un extrême regret, et ce fut pour ses amis et pour sa famille une perte irréparable. U u'avoit que deux sœurs, dont l'une épousa le fils aîné de M. de Montchevreuil et l'autre s'étoit faite religieuse au Calvaire.

Les mousquetaires m'ont entraîné trop loin : avant de continuer, il faut rétrograder et n'oublier pas deux mariages faits à la cour au commencement de cette année, le premier prodigieux , le 18 février; l'autre, un mois après.

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