CHAPITRE XXXK
Camp de Compiëgne superbe ; magniflcencc inouVe du maréchal de Boudlcrs. — Dames s'entassent pour Compiégne. — Ducs couplés i Compiëgne. — Ambassadeurs prétendent le pour. — Distinction du pour, — Lugemenls i la suite du roi. — Voyage et camp de Compiëgne. — Plaisante malice du duc de Lauzun au comte de Tessé. — Spectacle singulier. — Retour d« Compiëgne.
Il n'étoit question que de Compiégne, où soixante mille hommes venoient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de Mgr le duc de Bourgogne au sien. Le roi témoigna qu'il comptoit que les troupes seroient belles, et que chacun s'y piqueroit d'émulation; c'en fut assez pour exciter une telle émulation qu'on eut après tout lieu de s'en repentir. Non-seulement il n'y eut rien de si parfaitement beau que toutes les troupes, et toutes à tel point, qu'on ne sut à quels corps en donner le prix , mais leurs commandants ajoutèrent à la beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les parures et la magnificence de la cour, et les officiers s'épuisèrent encore par des uniformes qui auroient pu orner des fêtes.
Les colonels et jusqu'à beaucoup de simples capitaines eurent des tables abondantes et délicates, six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s'y distinguèrent par une grande dépense, mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l'ordre surprenant d'une abondance et d'une recherche de goût, de magnificence et de politesse, qui dans l'ordinaire de la durée de tout le camp , et à toutes les heures de la nuit et du jour , put apprendre au roi même ce que c'étoit que donner une fête vraiment magnifique et superbe , et à M. le Prince, dont l'art et le goût y surpassoit tout le monde , ce que c'étoit que l'élégance , le nouveau et l'exquis. Jamais spectacle si éclatant , si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd ({ue tous les préparatifs, de si coulant de source que le prodige de l'exécution , de si simple , de si modeste , de si dégagé de tout soin , que ce général qui néanmoins avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu'il ne paroissoit occupé que des soins du commandement de cetfr armée. Le.s tables sans nombre , et toujours neuve», et à tous les monieni» servies à mesure qu'il se présentoit ou officiers , ou courtisans , ou spectateurs; jusqu'aux bâilleurs les plus inconnus, tout étoit retenu , invité et comme forcé par l'attentioa, la civilité et la promptitude du uombrt SAorr-Smon i 17
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infini de ses officiers, et pareillement toutes sortes de liqueurs chaudes et froides , et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements ; les vins françois , étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient comme abandonnés i profusion , et les mesures y étoient si bien prises que l'abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande, d'Angleterre, de Bretagne, et jusqu'à la Méditerranée , fournissoient tout ce qu'elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis à jour et point nommés , avec un ordre inimitable , et un nombre de courriers et de petites voitures de poste prodigieux. Enfin jusqu'à l'eau, qui fut soupçonnée de se troubler ou de s'épuiser par le grand nombre de bouches , arrivoit de Sainte-Reine , de la Seine et des sources les plus estimées, et il n'est possible d'imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main , et pour le dernier survenant de paille comme pour l'homme le plus principal et le plus attendu. Des maisons de bois meublées comme les maisons de Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût et une galanterie singulière, et des tentes immenses , magnifiques , et dont le nombre pouvoit seul former un camp. Les cuisines , les divers lieux , et les divers officiers pour cette suite sans interruption de tables et pour tous leurs difl'érents services , les sommelleries, les offices, tout cela formoit un spectacle dont l'ordre, le silence, l'exactitude, la diligence et la parfaite propreté ravissoit de surprise et d'admiration.
Ce voyage fut le premier oîi les dames traitèrent d'ancienne délicatesse ce qu'on n'eût osé leur proposer; il y en eut tant qui s'empressèrent à être du voyage , que le roi lâcha la main , et permit à celles qui voudroient de venir à Compiègne. Mais ce n'étoit pas où elles tendoient; elles vouloient toutes être nommées, et la nécessité, non la liberté du voyage, et c'est ce qui leur fit sauter le bâton de s'entasser dans les carrosses des princesses. Jusqu'alors, tous les voyages que le roi avoit faits, il avoit nommé des dames pour suivre la reine ou Mme la Dauphine dans les carrosses de ces premières princesses. Ce qu'on appela les princesses, qui étoient les bâtardes du roi, avoient lours amies et leur compagnie pour elles , qu'elles faisoient agréer au roi , et qui alloient dans leurs carrosses à chacune, mais qui le trouvoient bon et qui raarchoient sur ce pied-là. En ce voyage-ci tout fut bon pourvu qu'on allât. Il n'y en eut aucune dans le carrosse du roi que la duchesse du Lude avec les princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint- Cloud et à Paris.
La oour en hommes fut extrêmement nombreuse , et tellement que pour la première fois, à Compiègne, les ducs furent couplés. J 'échus avec le duc de Rohan dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où nous fûmes nous et nos gens fort à notre aise. J'allai avec M. de La Trémoille et le duc d'Albret, qui me reprochèrent un peu que j'enavois fait une honnêteté à M. de Bouillon, qui en fut fort touché. Mais je crus la devoir à ce qu'il étoit, et plus encore à l'amitié intime qui étoit entre lui et M. le maréchal de Lorges, et qui en outre étoient cousins germains.
[1698] DISTINCTION DU POUR. ÔSt**
Les ambassadeurs furent conviés d'aller à Compiègne. Le vieux Ferreiro, qui l'étoit de Savoie, leur mit dans la tête de prétendre le pour. Il assura qu'il l'avoit eu autrefois à sa première ambassade en France. Celui de Portugal allégua que Monsieur, le menant à Montargis, le lui avoit fait donner par ses maréchaux des logis, ce qui, disoit-il, ne s'étoit fait que sur l'exemple de ceux du roi ; et le nonce maintint que le nonce Cavallerini l'avoit eu avant d'être cardinal. Pomponne, Torcy, les introducteurs des ambassadeurs , Cavoye protestèrent tous que cela ne pouvoit être, et que jamais ambassadeur ne l'avoit prétendu , et il n'y en avoit pas un mot sur les registres; mais on a vu quelle foi les registres peuvent porter. Le fait étoit que les ambassadeurs sentirent l'envie que le roi avoit de leur étaler la magnificence de ce camp, et qu'ils crurent en pouvoir profiter pour obtenir une chose nouvelle. Le roi tint ferme; les allées et venues se poussèrent jusque dans les commencements du voyage, et ils finirent par n'y point aller. Le roi en fut si piqué que lui, si modéré et si silencieux, je lui entendis dire à son souper, à Compiègne, que s'il faisoit bien il les réduiroit à ne venir à la cour que par audience , comme il se pratiquoit partout ailleurs.
Le pour est une distinction dont j'ignore l'origine, mais qui en effet n'est qu'une sottise : elle consiste à écrire en craie sur les logis pour M. un tel, ou simplement écrire M. un tel. Les maréchaux des logis qui marquent ainsi tous les logements dans les voyages mettent ce pour aux princes du sang, aux cardinaux et aux princes étrangers. M. de La Trémoille l'a aussi obtenu, et la duchesse de Bracciano, depuis princesse des Ursins. Ce qui me fait appeler cette distinction une sottise , c'est qu'elle n'emporte ni primauté ni préférence de logement : les cardinaux , les princes étrangers et les ducs sont logés également entre eux sans distinction quelconque qui est toute renfermée dans ce mot pour , et n'opère d'ailleurs quoi que ce soit. Ainsi ducs, princes, étrangers, cardinaux sont logés sans autre différence entre eux après les charges du service nécessaire, après eux les maréchaux de France, ensuite les charges considérables , et puis le reste des courtisans. Cela est de même dans les places ; mais quand le roi est à l'armée , son quartier est partagé, et la cour est d'un côté et le militaire de l'autre, sans .nvoir rien de commun; et s'il se trouve à la suite du roi des maréchaux (le France sans commandement dans l'armée, ils ne laissent pas d'être logés du côté militaire et d'y avoir les premiers logements.
Le jeudi 28 août, la cour partit pour Compiègne, le roi passa à Saint-Cloud , coucha à Chantilly , y demeura un jour , et arriva le samedi à Compiègne. Le quartier général étoit au village de Condun, où le maréchal de Boufflers avoit des maisons outre ses tentes. Le roi y mena Mgc le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne , etc. , qui y firent une collation magnifique, et qui y virent les ordonnances, dont j'ai parlé ci-dessus, avec tant de surprise, qu'au retour de Compiègne, le roi dit à Livry, qui par son ordre avoit préparé des tables au camp pour Mgr le duc de Bourgogne, qu'il ne falloit point que ce prince en tint, que, quoi qu'il pût faire, ce ne seroit rien en comparaison de ce qu'il venoit de voir , et que , quand son petit-fils iroit à l'avenir au camp ,