‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 330 sur 374 · SPECTACLE SINGULIER · texte numérisé non relu

SPECTACLE SINGULIER

continuel lui devoit fort lasser les reins. Monseigneur étoit à cheval dans la plaine , avec les princes ses cadets ; et Mgr le duc de Bourgogne , comme à tous les autres mouvements de l'armée , avec le maréchal de Boufflers, en foactions de général. C'étoit sur les cinq heures de l'après-dînée , par le plus beau temps du monde , et le plu» i souhait.

Il y avoit , vis-à-vis la chaise à porteurs , un sentier taillé en marches roides, qu'on ne voyoit point d'en haut, et une ouverture au bout, qu'on avoit faite dans cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres du roi d'en bas, s'il en étoit besoin. Le cas arriva: Crenan envoya Canillac , colonel de Rouergue , qui étoit un des régiments qui défendoient, pour prendre l'ordre du roi sur je ne sais quoi. Canillac se meta monter, et dépasse jusqu'un peu plus que les épaules. Je le vois d'ici aussi distinctement qu'alors. A mesure que la tête dépassoit, il avisoit cette chaise , le roi et toute cette assistance qu'il n'avoit point vue ni imaginée , parce que son poste étoit en bas , au pied du rempart , d'où on ne pouvoit découvrir ce qui étoit dessus. Ce spectacle le frappa d'un tel étonnement qu'il demeura court à regarder la bouche ouverte , les yeux fixes et le visage sur lequel le plus grand étonnement étoit peint. Il n'y eut personne qui ne le remarquât, et le roi le vit si bien, qu'il lui dit avec émotion : « Eh bien! Canillac, montez donc. » Canillac demeuroit, le roi reprit: « Montez donc; qu'est-ce qu'il y a? » Il acheva donc de monter; et vint au roi, à pas lents, tremblants et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu. Je l'ai déjà dit: j'étois à trois pas du roi, Canillac passa devant moi, et balbutia fort bas quelque chose. « Comment dites-vous? dit le roi; mais parlez donc. » Jamais il ne put se remettre; il tira de soi ce qu'il put. Le roi, qui n'y comprit pas grand'chose , vit bien qu'il n'en tireroit rien de mieux , répondit aussi ce qu'il put, et ajouta d'un air chagrin : « Allez , monsieur. » Canillac ne se le fit pas dire deux fois , et regagna son escalier et disparut. A peine étoit-il dedans, que le roi , regardant autour de lui : « Je ne sais pas ce qu'a Canillac, dit-il, mais il a perdu la tramontane, et n'a plus su ce qu'il me vouloit dire. » Personne ne répondit.

Vers le moment de la capitulation , Mme de Maintenon apparemment demanda permission de s'en aller, le roi cria : « Les porteurs de madame! » Ils vinrent et l'emportèrent; moins d'un quart d'heure après, le roi se retira, suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui étoit là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l'oreille bien bas. On ne pouvoit revenir de ce qu'on venoit de voir. Ce fut le même efTet parmi tout ce qui étoit dans la plaine. Jusqu'aux soldats demandoient ce que c'étoit que cette chaise i porteurs, et le roi à tout moment baissé dedans; il fallut doucement faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger de ce qu'en dirent les étrangers, et de l'effet que fit sur eux un tel spectacle. Il fit du bruit par toute l'Europe, et y fut aussi répandu que le camp même de Compiègne avec toute sa pompe et sa prodigieuse .splendeur. Du Teste, Mme de Maintenon se produisit fort peu au camp, et toujours dans sou carrosse avec trois ov quatre familières, et alla voir une fois

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