‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 354 sur 374 · ÉTRANGE HARDIESSE · texte numérisé non relu

ÉTRANGE HARDIESSE

à tenir une cour. Us ne vouloient pas se hasarder sous les yeux du roi , qu'ils n'eussent essayé ailleurs, et qu'ils ne l'eussent accoutumé à leurs entreprises , mais elles se produisirent hautement dès le lendemain de son mariage , au premier cercle qu'elle tint. Les princesses ne se mirent

F lus au-dessous des duchesses: après, elles prétendirent la droite, et eurent souvent par leur concert et leur diligence. Ils avoient affaire à une dame d'honneur qui craignoit tout, qui vouloit être l'amie de tout le monde, qui n'ignoroit pas la prédilection de Mme de Maintenon, qui trembloit devant elle , et qui , basse et de fort peu d'esprit , se trouvoit toujours embarrassée, et n'y savoit d'issue qu'en souffrant tout et laissant tout entreprendre, et l'âge de Mme la duchesse de Bourgogne ne lui permettoit ni de savoir ce qui devoit être, ni d'imposer.

Tel étoit l'état des choses à cet égard, quand les Lorrains, lassés de leurs foibles avantages de diligence et de ruse où ils se trouvoient quelquefois prévenus, résolurent d'en usurper de plus réels et se crurent en état de les emporter. Soit hasard ou de dessein prémédité, le leur éclata à la première audience que milord Jersey eut de Mme la duchesse de Bourgogne, le mardi 6 janvier de cette année. De part et d'autre, les dames arrivèrent avant qu'oh pût entrer. Les duchesses , qui s'étoient trouvées les plus diligentes , se trouvèrent les premières à la porte et entrèrent les premières. La princesse d'Harcourt et d'autres Lorraines suivirent. La duchesse de Rohan se mit la première à droite. Un moment après, avant qu'on fût assis, et comme les dernières arrivoient encore, titrées et non titrées (et il y avoit grand nombre de dames), la princesse d'Harcourt se glisse derrière la duchesse de Rohan , et lui dit de passer à gauche. La duchesse de Rohan répond qu'elle se trouvoit bien là, avec grande surprise de la proposition , sur quoi la princesse d'Harcourt n'en fait pas à deux fois, et grande et puissante comme elle étoit, avec ses deux bras lui fait faire la pirouette, et se met en sa place. Mme de Rohan ne sait ce q>ii lui arrive, si c'est un songe ou vérité, et, voyant qu'il s'agissoit de faire tout de bon le coup de poing , fait la révérence à Mme la duchesse de Bourgogne et passa de l'autre côté, ne sachant pas trop encore ce qu'elle faisoit ni ce qui lui arrivoit, dont toutes les dames furent étrangement étonnées et standalisées. La duchesse du Lude n'osa dire mot, et Mme la duchesse de Bourgogne à son âge encore moins , mais sentit l'insolence et le manque de respect. Mme d'Armagnac, et ses fille et belle-fille , qui vouloit aussi la droite à l'audience de l'ambassadeur, qui se donnoit dans la pièois qui précédoit celle du lit où on étoit, contente de l'expédition qu'elle venoit de voir, se tint vers la porte de ces deux pièces, qui étoit le côté gauche de celle du lit, y fit asseoir ses fille et belle-fille, quoique après les duchesses, dit qu'il y avoit trop de monde et s'en alla dans la pièce de l'audience garder la droite, et se mit dans le cercle qui étoit arrangé tout prêt vers le bas bout de la droite. La toilette finie, on passa dans la pièce de l'audience. Mme de Saint-Simon étoit grosse de six semaines ou deux mois. Elle étoit venue tard et des dernières du côté gauche, tellement que lorsqu'on se leva elle n'eut qu'un pas à faire pour gagner la pièce de l'audience. Ce brouhaha d'y passer étoit toi^ours assez long; elle se

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trouvoit mal et ne pouvoit se tenir debout. Elle alla donc s'asseoir , en attendant qu'on vînt, sur le premier tabouret qu'elle y trouva du cercle même tout arrangé; et comme le côté droit de ce cercle étoit le plus près de la porte des deux pièces , elle se trouva à deux sièges au-dessus de Mme d'Armagnac, mais celle-ci tournée en cercle et en dedans, et Mme de Saint-Simon en dehors tournée le visage à la muraille, de manière qu'elles ét^ent toutes deux comme adossées. Mme d'Armagnac , qui vit qu'elle se trouvoit un peu mal, lui offrit de l'eau de la reine de Hongrie. Comme on se mit à passer un peu après, elle lui dit qu'étant la première arrivée, elle ne croyoit pas qu'elle voulût se mettre audessus d'elle. Mme de Saint-Simon, qui ne s'étoit mise là qu'en attendant, ne répondit point, et dans le même moment s'alla mettre de l'autre côté, où elle s'assit même avant qu'on fût rangé, et fit mettre une duchesse devant elle pour la cacher jusqu'à ce qu'on fût placé.

J'appris ce qui s'étoit passé à la toilette, et je sus par des dames du palais que Mme la duchesse de Bourgogne étoit fort bien disposée, et qu'elle comptoit d'en parler au roi et à Mme de Maintenon. Je crus qu'il étoit important de ne pas souffrir un affront, et à propos d'en tirer parti. Nous confér&mes quelques-uns ensemble. Le maréchal de Boufflers alla parler à M. de Noailles , et moi à M. de La Rochefoucauld , au retour du roi, qui étoit allé tirer. L'avis fut que M. de Rohan devoit le lendemain matin demander justice au roi, sans être accompagné, parce que le roi craignoit et haïssoit tout ce qui sentoit un corps. J'allai aussi voir M. de La Trémoille qui alloit souper chez le duc de Rohan, à la ville , qui n'avoit point de logement-, M. de La Trémoille me promit de le disposer à ce que nous désirions.

Comme j'étois au souper du roi, Mme de Saint-Simon m'envoya dire de venir sur-le-champ lui parler dans la grande cour, où elle m'attendoit dans son carrosse ; j'y allai. Elle me dit qu'elle venoit d'être avertie par Mme de Noailles, sortant de chez la duchesse du Lude, qui l'avoit trouvée sortant de chez M. de Duras , qui étoit l'appartement joignant , que les trois frères lorrains avoient été au tirer du roi ; qu'ils s'y étoient toujours tenus tous trois tout seuls, séparés de tout ce qui y étoit, et peu de gens avoient la liberté de suivre le roi et aucun de l'approcher , excepté le capitaine des gardes en quartier , qui étoit le duc de Noailles ; qu'ils avoient paru disputer entre eux , et M. de Marsan le plus agité ; qu'enfin, après un long débat, M. le Grand les avoit quittés, s'étoit avancé au roi, lui avoit parlé assez longtemps; que M. de Noailles avoit entendu que c'étoit une plainte qu'il faisoit de ce qu'à l'audience du matin Mme de Saint-Simon avoit pris la place de Mme d'Armagnac, et s'étoit mise au-dessus d'elle , à quoi le roi n'avoit pas distinctement répondu , et fort en un mot; après quoi M. le Grand étoit allé rejoindre ses frères , et étoit toujours demeuré en particulier avec eux. Mme de Saint-Simon , bien étonnée de l'étrange usage qu'ils faisoient de la chose du monde la plus simple et la plus innocente , et du mensonge qu'ils y ajoutoient , conta ce qui lui étoit arrivé à Mme de Noailles , qui fut d'avis que j'en fisse parler au roi le soir même. Ces messieurs, fort embarrassés de soutenir, ce que la princesse d'Harcourt avoit fait à la

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