‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 36 sur 374 · FONTAINE-MARTEL ET SA FEMME · texte numérisé non relu

FONTAINE-MARTEL ET SA FEMME

qu'un fils et une filU. C'étoit à ce fils que les marquis et marquise de Mailly vouloient laisser leurs grands biens. Ils avoient froqué un fils et une fille, et fait prêtre malgré lui un autre fils; une autre fille avoit épousé malgré eux l'atné de la maiïon de- Mailly.

Le comte de Mailly qui leur avoit échappé, ils ne vouloient lui rien donner ni le marier. C'étoit un homme de beaucoup d'ambition , qui se présentoit à tout, aimable s'il n'avoit pas été si audacieux, et qui avoit le nez tourné à la fortune. C'étoit une manière de favori de Monseigneur. Avec ces avances il se voulut appuyer de Mme de Maintenon pour sa fortune et pour obtenir un patrimoine de son père : c'est ce qui fit le mariage en faisant espérer monts et merveilles aux vieux Mailly qui vouloient du présent, et sentoient en gens d'esprit que le mariage fait, on les laisseroit là, comme il arriva. Mais quand on a compté sur un mariage de celte autorité, il ne se trouve plus de porte de derrière, et il leur fallut sauter le bâton d'assez mauvaise grâce. La nouvelle comtesse de Mailly avoit apporté tout le gauche de sa province dont , faute d'esprit , elle ne sut se défaire ; et enta dessus toute la gloire de la toute-puissante faveur de Mme de Maintenon : bonne femme et sûre amie d'ailleurs, quand elle l'éloit, noble, magnifique, mais glorieuse & l'excès et désagréable avec le gros du monde, avec peu de conduite et fort particulière. Les Mailly trouvèrent cette place avec raison bien mauvaise, mais il la fallut avaler.

M. de Fontaine-Martel, de bonne et ancienne maison des Martel et des Claire de Normandie, étoit un homme perdu de goutte et pauvre. 11 étoit frère unique du marquis d'Arcy , dernier gouverneur de M. le duc de Chartres , qui avoit acquis une grande estime par la conduite qu'il lui avoit fait tenir à la guerre et dans le monde, qui y étoit luimême fort estimé, et qui s étoit fait auparavant ce dernier emploi une grande réputation dans ses ambassades. Il étoit chevalier de l'ordre et conseiller d'État d'épée , et mourut des fatigues de l'armée et de son emploi sans avoir été marié, au printemps de 1694, à Valenciennes. Ce fut à cette qualité de frère de M. d'Arcy que la charge fut donnée. Sa femme étoit fille posthume de M. de Bordeaux , mort ambassadeur de France en Angleterre , et de Mme de Bordeaux , qui , pour une bourgeoise, étoit extrêmement du monde et amie intime de beaucoup d'hommes et de femmes distingués. Elle avoit été belle et galante; elle en avoit conservé le goût dans sa vieillesse . qui lui avoit conservé aussi des amies considérables. Elle avoit élevé sa fille unique dans les mêmes mœurs; l'une et l'autre avoient de l'esprit et du manège. Mme de Fontaine-Martel s'étoit ainsi trouvée naturellement du grand monde; elle étoit fort de la cour de Monsieur. La place de confiance que M. d'Arcy, son beau-frère , y remplit si dignement lui donna de la considération , et tout cela ensemble leur valut cette lucrative charge.

Le lundi gras , toute la royale noce et les époux superbement parés se rendirent un peu avant midi dans le cabinet du roi , et de là à la chapelle. Elle étoit rangée à l'ordinaire comme pour la messe du roi , excepté qu'entre son pri«-Dieu et l'autel étoiant deux carreaux pour

les mariés qui tournoient le dos au roi. Le cardinal de Bouillon tout revêtu y arriva en même temps de la sacristie , les maria et dit la messe. Le poêle fut tenu par le grand maître et par le maître des cérémonies, Blainville et Sainctot. De la chapelle on alla tout de suite se mettre à table. Elle étoit en fer à cheval. Les princes et les princesses du sang y étoient placés à droite et à gauche, suivant leur rang, terminés par les deus bâtards du roi, et pour la première fois, après eux la duchesse de Verneuil; tellement que M. de Verneuil , bâtard d'Henri IV, devint ainsi prince du sang, tant d'années après sa mort sans s'être jamais douté de l'être. Le duc d'Uzès le trouva si plaisant, qu'il se mit à marcher devant elle, criant tant qu'il pouvoit : a Place, place à Mme Charlotte Séguier! » Aucune duchesse ne fit sa cour à ce dîner quo la duchesse de Sully et la duchesse du Lude, fille et belle-fille de Mme de Verneuil, ce que toutes les autres trouvèrent si mauvais qu'elles n'osèrent plus y retourner. L'après-dînée , le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Versailles avec leur cour. Il y eut grande musique , grand jeu , où le roi fut presque toujours fort paré et fort aise , son cordon bleu par-dessus comme la veille. Le souper fut pareil au dîner. Le roi d'Angleterre ayant la reine sa femme à sa droite et le roi à sa gauche ayant chacun leur cadenas'. Ensuite on mena les mariés dans l'appartement delà nouvelle duchesse de Chartres, à qui la reine d'Angleterre donna la chemise , et le roi d'Angleterre à M. de Chartres , après s'en être défendu, disant qu'il étoit trop malheureux. La bénédiction du lit se fit par le cardinal de Bouillon, qui se fit attendre un quart d'heure, ce qui fit dire que ces airs-là ne valoient rien à prendre pour qui revenoit comme lui d'un long exil , où la folie qu'il avoit eue de ne pas donner la bénédiction nuptiale à Mme la duchesse s'il n'étoit admis au festin royal, l'avoit fait envoyer.

Le mardi gras grande toilette de Mme de Chartres, où le roi et la reine d'Angleterre vinrent, et où le roi se trouva avec toute la cour; la messe du roi ensuite; puis le dîner comme la veille. On avoit dès le matin renvoyé Mme de Verneuil à Paris, trouvant qu'elle en avoit eu sa suffisance. L'après-dînée, le roi s'enferma avec le roi et la reine d'Angleterre ; et puis grand bal comme le précédent , excepté que la nouvelle duchesse de Chartres y fut menée par Mgr le duc de Bourgogne. Chacun eut le même habit et la même danseuse qu'au précédent.

Je ne puis passer sous silence une aventure fort ridicule qui arriva au même homme à tous les deux. C'étoit le fils de Montbron , qui n'étoit pas fait pour danser chez le roi , non plus que son père pour être chevalier de l'ordre, qui le fut pourtant en 1688, et qui étoit gouverneur de Cambrai, lieutenant général, et seul lieutenant général de Flandre, sous un nom qu'il ne put jamais prouver être le sien. Ce jeune homme , qui n'avoit encore que peu ou point paru à la cour , menoit Mlle de Mareuil , fille de la dame d'honneur de Mme la Duchesse ( les

1. Coffret de métal précieux contenant la cuiller, la fourchette et le couteau. Le cadenas était un signe distinctir des princes et des seigneurs du plus baut rang.

bâtards de cette grande maison des Mareuil) et qui , non plus que lui , ne devolt pas être admise à cet honneur. On lui avoit demandé s'ildansoit bien, et il avoit répondu avec une confiance qui donna envie de trouver qu'il dansoit mal : on eut contentement. Dès la première révérence il se déconcerta, Pfus de cadence dès les premiers pas. Il crut la rattraper et couvrit son défaut par des airs penchés et un haut port de bras; ce ne fut qu'un ridicule de plus qui excita une risée qui en vint aux éclats, et qui, malgré le respect de la présence du roi qui avoit peine à s'empêcher de rire, dégénéra enfin en véritable huée. Le lendemain , au lieu de s'enfuir ou de se taire, il s'excusa sur la présence du roi qui i'avoit étourdi , et promit merveilles pour le bal qui devoit suivre. Il étoit de mes amis , et j'en souiTrois. Je l'aurois même averti si le sort tout différent que j'avois eu ne m'eût fait craindre que mon avis n'eût pas de grâce. Dès qu'au second bal on le vit pris à danser, voilà les uns en pied, les plus reculés à l'escalade, et la huée si forte qu'elle fut poussée aux battements de mains. Chacun , et le roi même, rioit de tout son cœur, et la plupart en éclats, en telle sorte, que je ne crois pas que personne ait jamais rien essuyé de semblable. Aussi disparut-il incontinent après , et ne se remontra-t-il de longtemps. Il eut depuis le régiment Dauphin infanterie, et mourut tôt après sans avoir été marié. Il avoit beaucoup d'honneur et de valeur, et ce fut dommage. Ce fut le dernier de ces faux entés sur Montbron , c'est-à-dire sun père qui lui sunécut.

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