‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 52 sur 374 · RÉPRIMANDE DE MON PERE · texte numérisé non relu

RÉPRIMANDE DE MON PERE

comme vous le lui devez. » Mon père m'a conté que , quoique bien honteux de cette réprimande, tout en marchant, devant du monde, il s'en étoittenu quitte à bon marché, et qu'il mouroit de peur de pis pour avoir écrit à un homme en profonde disgrâce et qui ne put revenir dans les bonnes grâces du roi.

L'autre réprimande fut sur un autre article et plus sérieuse. Le roi étoit véritablement amoureux de Mlle d'Hautefort. Il alloit plus souvent chez la reine à cause d'elle , et il y étoit toujours à lui parler. Il en eatretenoit continuellement mon père, qui vit clairement combien il en étoit épris. Mon père étoit jeune et galant, et il ne comprenoit pas un roi si amoureux , si peu maître de le cacher, et en même temps qu'il n'alloitpas plus loin. 11 crut que c'étoit timidité; et, sur ce principe, un jour que le roi lui parloit avec passion de cette fille , mon père lui témoigna la surprise que je viens d'expliquer, et lui proposa d'être son ambassadeur et de conclure bientôt son affaire. Le roi le laissa dire, puis prenant un air sévère : « Il est vrai, lui dit-il, que je suis amoureux d'elle, que je le sens, que je la cherche, que je parle d'elle volontiers et que j'y pense encore davantage; il est vrai encore que tout cela se fait en moi malgré moi , parce que je suis homme , et que j'ai cette foi. blesse: mais plus ma qualité de roi me peut donner plus de facilité à me satisfaire qu'à un autre, plus je dois être en garde contre le péché et le scandale. Je pardonne pour cette fois à votre jeunesse, mais qu'il ne vous arrive jamais de me tenir un pareil discours si vous voulez que je continue à vous aimer. » Ce fut pour mon père un coup de tonnerre; les écailles lui tombèrent des yeux; l'idée de la timidité du roi dans son amour disparut à l'éclat d'une vertu si pure et si triomphante. C'est la même que le roi fit dame d'atours' de la reine, et que sous ce prétexte il fit appeler Mme d'Hautefort, qui à la fin fut la seconde femme du dernier maréchal de Schomberg, duc d'Halluyn, qui n'en eut point d'enfants. C'est depuis elle que les dames d'atours filles ont été appelé'?.'» madame.

Mon père fut heureux dans plusieurs de ses différentes sortes de domestiques , qui firent des fortunes considérables. Tourville , qui étoit un de ses gentilshommes, et celui par qui, à la journée des Dupes, il envoya dire au cardinal de Richelieu de venir sur sa parole^ trouver le roi à Versailles le soir même , étoit un homme fort sage et de mérite. Le cardinal de Richelieu mariant sa nièce au fameux duc d'Enghien, M. le Prince lui demanda un gentilhomme de valeur et de confiance à mettre auprès de M. son fils. Il lui donna Tourville, qui y fit une fortune. Son fils , à force d'être , de l'aveu des Anglois et des Hollandois , le plus grand homme de mer de son siècle , en fit une bien plus grande.

A . La charge de Jame d'atours était une des principales de la maison de la reine. D'après le Traité des Offices de Guyot, la dame d'atours devait donner les ordres pour tout ce qui concernait les vêtements et les pierreries de la reine; elle présidait à sa toilette et dirigeait les femmes de chambre chargées de l'habiller et de la coiffer. Aux audiences que donnait la reine, la dame d'atours se plaçait à sa gauche; elle servait la reine à son petit couvert, en l'absence de la dame d'honneur.

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