‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 60 sur 374 · PREMIER MARIAGE DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

PREMIER MARIAGE DE MON PÈRE

fut longtemps à se pouvoir résoudre de recommencer à vivre avec ses amis.

Il étoit fort attaché à son père et à sa mère qu'il alloit voir toutes les semaines au Plessis près de Senlis, tant que le roi deraeuroit à Paris et à Saint-Germain, et ils jouirent pleinement de sa fortune. Revenu de Blaye , son frère aîné , qui avoit grand pouvoir sur son esprit , le pressa de se marier; lui-même l'étoit dès 1634 à la sœur du duc d'Uzès, dont il n'eut point d'enfants. Elle etoitveuvedeM.de Portes , du nom de Budos , vice-amiral, chevalier de l'ordre, tué au siège de Privas, frère de la connétable de Montmorency , mère de Mme la Princesse et du duc de Montmorency, comme je l'ai dit plus haut. 11 avoit laissé deux filles extrêmement différentes, une Lia et une Rachel. L'aînée étoit également laide , méchante , glorieuse , artificieuse ; la cadette , belle et agréable au possible, avec une douceur, une bonté et des agréments qui ne firent que rehausser sa vertu , et qui la firent aimer de tout le monde. Ce fut elle que mon père choisit; il l'épousa chez mon oncle à la Versine près Chantilly, en septembre 1644; et Mlle de Portes, sa sœur aînée, ne leur pardonna jamais. Ces deux sœurs étoient cousines germaines de Mme la Princesse, mère du héros, de M. le prince de Conti et de Mme de Longueville, avec qui, et surtout avec M. le Prince le père et Mme la Princesse , ce mariage lia mon père de plus en plus.

Le voisinage de la cour ne pouvoit être agréable à mon père après la perte de son maître, et sous une régente qui lui avoit ravi la charge de grand écuyer. 11 songea donc bientôt à s'en retournera Blaye, où il vivoit en grand seigneur, aimé et recherché de tout ce qu'il y avoit de plus distingué à Bordeaux et dans les provinces voisines. II s'y retira donc bientôt après pour n'en revenir de longtemps. Tandis qu'il y étcit, les cartes se brouillèrent à diverses reprises, et enfin on vit M. le Prince armé contre la cour, et la guerre civile allumée. M. son père étoit mort, mais il avoit conservé les mêmes liaisons avec mon père, et Mme de Longueville aussi. De cette situation avec eux et tout opposée avec la cour , ils ne doutèrent pas d'avoir Blaye en leur disposition et par les mesures qui leur réussirent en Guyenne et dans les provinces voisines , disposant de blaye, ils ne comptoient pas moins et avec raison que partager le royaume à la rivière de Loire.

Les armes levées , mon père sourd à leurs prières songea à se fortifier. Les messages et les lettres redoublèrent inutilement. Ni l'amitié , ni l'honneur de l'alliance si proche , ni le dépit amer contre la reine ne purent rien obtenir. A bout d'espérances , ils tentèrent les plus grandes avances du côté de l'Espagne. La grandesse et beaucoup d'établissements lui furent proposés directement de la part du roi d'Espagne , qui furent également rejetés. Enfin, un second message arriva de sa part à Blaye, muni de lettres de créance, comme la première fois, et d'une lettre de plus à mon père avec des propositions encore plus fortes. Dès que le porteur se fut découvert à mon père, il jugea que c'étoit trop, et sur-lechamp assembla son état-major et tous les officiers de sa garnison avec ce qui se trouva de ses amis du voisinage dans Blaye. Là, il leur présenta l'homme du roi d'Espagne, leur montra les lettres qu'il portoit,

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