SAINT-MALO BOMBARDA
sortant de son équipage , et le suit. Là Vauguyon prend le petit galop jusqu'à la porte de la Conférence , gagne le rempart et va mettre pied à terre à la Bastille , donne pour boire au palefrenier et le congédie. Il monte chez le gouverneur à qui il dit qu'il a eu le malheur de déplaire au roi et qu'il le prie de lui donner une chambre. Le gouverneur bien surpris lui demande à son tour à voir l'ortlre du roi , et sur ce qu'il n'en a point , plus étonné encore , résiste à toutes ses prières , et par capitulation le garde chez lui en attendant réponse de Pontchartrain , à qui il écrit par un exprès. Pontchartrain en rend compte au roi, qui ne sait ce que cela veut dire, et l'ordre vient au gouverneur de ne point recevoir La Vauguyon , duquel , malgré cela , il eut encore toutes les peines du monde à se défaire. Ce trait et cette aventure du cheval de M. le Prince firent grand bruit et éclaircirent fort celle de M. de Courtenay. Cependant, le roi fit dire à La Vauguyon qu'il pouvoit reparoître à la cour, et il continua d'y aller comme il faisoit auparavant , mais chacun l'évitoit et on avoit grand'peur de lui , quoique le roi par bonté affectât de le traiter bien.
On peut juger que ces dérangements publics n'étoient pas sans d'autres domestiques qui demeuroient cachés le plus qu'il étoit possible. Mais ils devinrent si fâcheux à sa pauvre femme, bien plus vieille que lui et fort retirée , qu'elle prit le parti de quitter Paris et de s'en aller dans ses terres. Elle n'y fut pas bien longtemps , et y mourut tout à la fin d'octobre, à la fin de cette année. Ce fut le dernier coup qui acheva de faire tourner la tête à son mari : avec sa femme il perdoit toute sa subsistance; nul bien de soi et très-peu du roi. 11 ne la survécut que d'un mois. Il avoit soixante-quatre ans, près de vingt ans moins qu'elle, et n'eut jamais d'enfants. On sut que les deux dernières années de sa vie il portoit des pistolets dans sa voiture et en menaçoit souvent le cocher ou le postillon, en joue, allant et venant de Versailles. Ce qui est certain c'est que, sans le baron de Beauvais qui l'assistoit de sa bourse et prenoit fort soin de lui , il se seroit souvent trouvé aux dernières extrémités, surtout depuis le départ de sa femme. Beauvais en parloit souvent au roi , et il est inconcevable qu'ayant élevé cet homme au point qu'il avoit fait et lui ayant toujours témoigné une bonté particulière, il l'ait persévérarament laissé mourir de faim et devenir fou de misère.
L'année finit par la survivance de la charge de secrétaire d'État de M. de Pontchartrain , à M. de Maurepas , son fils , qui étoit conseiller aux requêtes du palais , et n' avoit pas vingt ans , borgne de la petite vérole. Il est seul , et a perdu un aîné dont le père et la mère ne se consolent point.
A propos de cette charge , les ennemis bombardèrent Saint-Malo presqu'en même temps , sans presque autres dommages que toutes les vitres de la ville cassées par le bruit terrible d'une espèce de machine infernale qui s'ouvrit et sauta avant d'être à portée. M. de Chaulnes et le duc de Coislin qui étoit allé présider aux états , y étoient accourus avec force officiers de marine et beaucoup de noblesse. Le maréchal de Boufflers épousa la fille du duc de Gramraont, à Paris-, et le roi donna à Dangeau la grande maîtrise de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et de ce-
[1693] DAKGEAU MAITRE DE l'ORDRE DE S. LAZARE. 73
lui de Saint-Lazare unis, comme l'avoit Nerestang lorsqu'il la remit entre les mains du roi, qui en fit M. de Louvois son grand vicaire. L'hiver précédent le roi avoit institué l'ordre de Saint- Louis, et c'est ce qui donna lieu à donner à un particulier la grande maîtrise de Saint^Lazare. Ces deux ordres sont si connus que je ne m'arrêterai pas aies expliquer; je remarquerai seulement que le roi. qui, faute d'assez de récompenses effectives , étoit fort attentif à en faire de tout ce qui pouvoil amuser l'émulation, se montra fort jaloux de faire valoir ce nouvel ordre de Saint-Louis en toutes les manières qui lui furent possibles. Il déclara aussi chevalier du Saint-Esprit le marquis d'Arquien , aux instances les plus vives du roi et de la reine de Pologne, sa fille, auprès de laquelle il vivoit, et qui n'avoit jamais pu réussir à le faire faire duc.
L'année finit par l'arrivée de MM. de Vendôme de l'armée du maréchal Catinat. On remarqua d'autant mieux combien ils furent bien reçus, qu'on avoit été plus surpris de ce que M. le Duc, quoique pendre du roi, l'avoit été médiocrement, M. le prince de Conti très-froidement, et M. de Luxembourg, comme s'il n'avoit point fait parler de lui de toute la campagne dont le roi ne l'entretint, et encore peu, que plus de quinze jours après son arrivée.