‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 10 sur 378 · SERVICE DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE BERRY [171 1J · texte numérisé non relu

SERVICE DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE BERRY [171 1J

Elles sortirent du cabinet avec un air naturel de satisfaction réciproque

qui réjouit d'autant les honnêtes gens qu'il déplut à ceux qui n'espèrent qu'en la division et au désordre. M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans eurent une joie extrême de cette réconciliation , et M. le duc de Berry en fut si content que sa douleur en fut fort adoucie. Il aimoit tendrement Mgr le Dauphin , il aimoit encore beaucoup Mme la Dan pbine ; oe lui étoit une contrainte mortelle de se conduire avec elle comme Mme la duchesse de Berry l'exigeoit. Il embrassa cette occasion de tout son cœur et en vrai bon homme; et Mme la Dauphine les étant venue voir l'après-dînée du même jour que cette réconciliation s'étoit faite le matin, elle prit M. le duc de Berry en particulier, et ils pleurèrent ensemble de tendresse. Ce qui s'étoit passé le matin y fut confirmé de sa part avec toutes les grâces qui lui étoient si naturelles ; mais de celle de Mme la duchesse de Berry il se trouva bientôt une pierre d'achoppement : ce fut de présenter le service à Mgr et à Mme la Dauphine.

On s'attendoit chez eux que ce devoir ne seroit pas différé. La bonne grâce y étoit même , à la suite d'une réconciliation si prompte , et des visites si peu ménagées et si redoublées de l'aîné au cadet. Néanmoins, lorsque Mme de Saint-Simon leur voulut insinuer, ce même jeudi, après que Mme la Dauphine fut sortie de chez eux , d'aller le lendemain donner la chemise, l'un à Mgr le Dauphin , l'autre à Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry s'éleva avec fureur, et prétendit qu'entre frères ce service n'étoit point dû ; que l'exemple de Monsieur , oncle de feu Monseigneur, n'en étoit pas un pour eux , et s'emporta fort contre ce devoir, qu'elle appeloitun valetage. M. le duc de Berry, qui savoit que cela se devoit , et que son cœur portoit en tout vers Mgr et Mme la Dauphine, fit tout ce qu'il put pour la ramener par raisons et par caresses. Elle se fâcha contre lui, le maltraita, lui dit qu'elle auroit le dernier mépris pour lui s'il se soumettoit à une chose si servile , et de là aux pleurs, aux sanglots, aux hauts cHb, de façon que M. le duc de Berry, qui avoit compté d'aller le lendemain au lever de Mgr le Dauphin , ne l'osa de peur de se brouiller avec elle.

Le bruit avec lequel cette disputa s'étoit passée éveilla la curiosité, qui eut bientôt éventé le fait , parce que Mme la duchesse de Berry en étoit si pleine qu'elle se répandit. Tout aussitôt voilà les dames de Mme la Dauphine en l'air comme sur chose qui alloit presque à leur déshonneur, et cette affaire devint publique.

M. le duc d'Orléans accourut au secours de M. le duc de Berry, qui n'osoit presque rien dire dans cette impétuosité. Tous deux ne raettoient pas le devoir et la règle en doute; tous deux , si aises du raccommodement, sentoient le danger d'une rechute, l'affront certain auquel la princesse s'exposoit d'en recevoir du roi l'ordre et la réprimande, et l'effet intérieur et au dehors que produiroit un entêtement si mal fondé , et dans des circonstances pareilles. Tout le lendemain vendredi fut employé à la persuader. Enfin, la peur de Tordre, de la romancine et de l'affront, arracha d'elle la permission à M. le duc de Berry de dire qu'ils donneroient la chemise et le service, mais à condition de délai pour se résoudre à l'exécution.

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Elle le vouloit aussi pour M. le duc de Berry, mais ce prince fut si aise d'être affranchi là-dessus qu'il voulut servir il. le Dauphin le samedi matin. M. le Dauphin et Mme la Dauphine n'avoient pas ouvert la bouche là-dessus. Mais ce prince, pour faire une honnêteté à M. son frère, refusa d'en être servi jusqu'à ce qu'ils eussent vu le roi. Ils le virent le dimanche suivant, et le lendemain lundi M. le duc de Berry alla exprès au coucher de Mgr le Dauphin et lui donna sa chemise, qui, dans le moment qu'il l'eut reçue , embrassa tendrement M. son frère.

Il fallut encore quelques jours à Mme la duchesse de Berry pour se résoudre. A la fin il fallut bien finir. Elle fut à la toilette de Mme la Dauphine, à qui elle donna la chemise, et à la fin de la toilette lui présenta ta sale Mme la Dauphine , qui n'avoit jamais fait semblant de se douter de rien de ce qui s'étoit passé là-dessus , ni de prendre garde à un délai si déplacé, reçut ces services avec toutes les grâces imaginables, et toutes lés marques d'amitié les plus naturelles. Le désir extrême de la douceur de l'union fit passer Mme la Dauphine généreusement sur cette nouvelle frasque , comme si , au lieU de Mme la duchesse de Berry, c'eût été elle qui eût eu tout à y gagner ou à y perdre.

J'ai remarqué que Mme la Dauphine alloit voir le roi tous les jours i Marly. Elle y reçut Un avis de Mme de Maintenon qui mérita sans doute quelque surprise, d'autant plus que Ce fut dès sa seconde visite, c'està-dire dès le lendemain de la mort de Monseigneur, qu'elle fut voirie roi à son réveil, et le soir encore chez Mme de Maintenon : ce fut de se parer avec quelque soin , parce que la négligence de son ajustement déplalsôit au roi. La princesse ne croyoit pas devoir songer à des ajustements alors; et quand elle en auroit eu la pensée, elle auroit cru avec grande raison commettre une grande faute contre la bienséance , et qui lui auroit été d'autant moins pardonnée qu'elle gaguoit trop en toutes façons à ce qui venoit d'arriver pour n'être pas en garde là-dessus contre elle-même. Le lendemain donc elle prit plus de soin d'elle ; mais cela n'ayant pas encore suffi , elle porta le jour suivant de quoi s'ajuster en cachette chez Mme de Maintenon , où elle le quitta de même avant d'en revenir à Versailles . pour , sans Choquer le goût du roi , ne pas blesser le goût du monde, qui auroit été difficilement persuadé qu'il n'entroit que de la complaisance dans Une recherohe de soi-même si à contre-temps- La comtesse de Mailly , qui trouva cette invention de porter la parure pour la prendre et la quitter chez Mme de Maintenon, et Mme de Nogaret , qui toutes deux aimoient Monseigneur, me le contèrent et en ètoient piquées. On peut juger de là, et par les occupations et les amusements ordinaires qui reprirent tout aussitôt, comme on l'a vu, leurs places dans les journées du roi , sans qu'il parût en lui aucune contrainte , que si sa douleur avoit été amêre , elle avoit aussi le sort de celles dont U violence fait augurer qu'elles ne seront pas de durée.

Il y êut une assez ridicule dispute élevée tout aussitôt sur la garde-

4 . La Sale était une soucoupe do vermeil, sur laquelle on présentait i la reine et aux princesses les bottes, étuis, montres, éventails, elc, cuuYorls d'un taffetas brodé, qu'on levait en leur offrant ces objets.

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