‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 107 sur 378 · COURT ENTRETIEN DU DAUPHIN AVEC MOL · texte numérisé non relu

COURT ENTRETIEN DU DAUPHIN AVEC MOL

devois compter que les regards se fixeraient sur moi à proportion de la jalousie , et que je n'en pou vois éviter les dangers qu'en voilant ma situation nouvelle , si fort changée par le changement de toute la scène de la cour ; pour cela ne m'approcher à découvert que peu à peu du prince , à mesure que son asile se fortifierait à mon égard , o' est-à-dire à mesure qu'il croît roi t auprès du roi en confiance , et en autorité dans les affaires et dans lé monde. Je Crus néanmoins à propos de lé sonder dès les premiers jours de son nouvel essor. Un soir que je le joignis dans les jardins de Marly , où il étoit peu accompagné, et de personne qui me tînt de court , je profitai de son accueil gracieux pour lui dire comme a la dérobée , que bien de» raisons qu'il n'ignoroit pas m'avoient retenu jusqu'alors dans un éloignement de lut nécessaire , que maintenant j'espérais pouvoir suivre avec moins de contrainte mon attachement et mon inclination , et que je me flattois qu'il l'aurait agréable. Il me répondil bas aussi qu'il y avoit en effet des raisons quelquefois qui retenoient; qu'il croyoit qu'elles avoient cessé; qu'il savoit bien quel j'étois pour lui ; et qu'il comptoit avec plaisir que nous nous verrions maintenant plus librement de part et d'autre. J'écris exactement les paroles de sa réponse pour la singulière politesse de celles qui la finissent* Je la regardai comme l'engagement heureux d'une amorce qui avoit pris comme je me l'etois proposé. Je me rendis peu à peu plus assidu à ses promenades , mais sans les suivre entières , qu'autant que la foule , ou des gens dangereux ne les grossissoient pas i et j'y pris la parole avec plus de liberté. Je demeurai sobre à le voir chez lui avec le monde , et je m'approchois de lui dans le salon , suivant que j'y voyois ma convenance.

Je lui avois présenté notre mémoire contre d'Antin lors du procès , et je n'avois pas manqué de lui glisser un mot sur notre dignité , à laquelle je le savois très-favorable , et par principes. Il avoit lu le mémoire et avoit été fort aise , à cause de quelques-uns d'entre nous , de le trouvât fort bon , et la cause de d'Antin insoutenable. Je n'ignorais pas aussi ce qu'il pensoit sur la forme du gouvernement de l'État, et sur beaucoup de choses qui y ont rapport; et ses Sentiments là-dessus étoient le« miens mêmes , et ceux des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers , par qui j'étois bien instruit. C'étoit l'avoir trop beau pour n'essayer pas à en tirer grand parti. Je me rendis donc attentif à saisir tout ce qui pourrait me conduire à entrer naturellement en matière , et je ne fus pas longtemps à en trouver le moment.

Quelques jours après étant dans le salon , j'y vis entrer le Dauphin et la Dauphine ensemble se parlant à diverses reprises. Je m'approchai d'eux , et j'entendis les dernières paroles. Elles m'excitèrent à demander au prince de quoi il s'agissoit , non pas de front , mais avec un tour de liberté respectueuse que j'usurpois déjà. Il me répondit qu'ils alloient à Saint-Germain pour la première fois qu'il étoit Dauphin, c'est-à-dire en visite ordinaire , après celle en manteau et en mante ; que cela changeoit le cérémonial avec la princesse d'Angleterre , m'expliqua la chose , et appuya aveo vivacité sur l'obligation de ne laisser rien perdre de ses droits légitimes. m Que j'ai de joie, lui répondis-je, de vous voir penser ainsi, et que vous avez raison d'appuyer sur ces sortes d'atten-

[1711] TÊTB-À-TÊTB DU DAUPHIN AVEC MOI* 131

tions dont la négligence ternit toutes choses ! » H reprit avec feu, et i'en saisis le moment le plus actif pour lui dire que si , lui qui étoit si grand, et dont le rang étoit si décidé avoit raison d'y être attentif, combien plus nous autres, à qui on dispute it et souvent on ôtoit tout sans qu'à peine nous osassions nous en plaindre , avions-nous raison dé nous affliger de nos pertes, et de tâcher A nous soutenir. Il entra làdessus avec moi jusqu'à devenir l'avocat de notre cause* et finit par me dire qu'il regardoit notre restauration comme une justice importante à l'État ; qu'il savoit que j'étois bien instruit de ses sortes de choses ; et que je lui fe rois plaisir de l'en entretenir un jour. Il rejoignit dans ce moment la Dauphine , et s'en allèrent à Saint-Germain .

Le fait qui avoit donné lieu à cette courte mais importante Ouverture étoit que, du vivant de Monseigneur, Mme la duchesse de Bourgogne cédoit partout en lieu tiers à la princesse d'Angleterre; mais que, devenue l'épouse de l'héritier présomptif par la mort de Monseigneur , élit devoit désormais précéder partout en lieu tiers cette même princesse d'Angleterre» qui n'étoit pas héritière présomptive d'un frère qui aurait des enfants , et qui n'étoit pas môme encore marié. A peu de jours de là, le Dauphin m'envoya chercher. J'entrai par la garde-robe, où du Ghesne , son premier valet de chambre * très-homme de bien , sûr et qui avoit sa confiance, m'attenéoit pour m'introduire dans son cabinet, où il étoit seul. Mon remercient ne fut pas sans mélange de ma conduite passée et présente j et de ma joie du changement de son état. Il entra en matière , en homme qui craint moins de s'ouvrir que de se laisser aller à la vanité de son nouvel éclat. Il me dit que jusqu'alors il n'avoit cherché qu'à s'occupe* et à s'instruire, sans s'ingérer à rien, qu'il n' avoit pas cru devoir s'offrir ni se présenter de lui-même ; mais que, depuis que le roi lui avoit ordonné de prendre connoissance de tout , de travailler ches lui avee les ministres, et de lé soulager, il regardoit tout son temps comme étant dû à l'État et au public j et comme un larcin tout oe qu'il en déroberait aux affaires , bu à ce qui le pourrait Conduire à s'en rendre capable ; qu'aussi ne prenoit d'amusement que par délassement, et pour se rendre l'esprit plus propre à recommencer utilement après un relâchement nécessaire à la nature. De là il s'étendit sur le roi, m'en parla avec une extrême tendresse et une grande reconnoissanoe* et me dit qu'il se croyoit obligé d'une manière très- étroite à contribuer à son soulagement j puisqu'il avoit la conflanoe en lui de le désirer. l'entrai fort dans des sentiments si dignes , mais eh peine si la tendresse, la reoonnoissànce étle respect ne dégénéraient point en une admiration dangereuse. le glissai quelques mots sur oe que le roi ignorait bien des choses qu'il s'étoit mis en état de ne pouvoir apprendre , et auxquelles sûrement sa bonté ne demeurer oit pas insensible si elles pouvoient arriver jusqu'à lui.

Cette corde, touchée ainsi légèrement , tendit aussitôt tin grand son. Le prinoe < après quelques mots dé préface suf ce qU'il sttVoit par M. de Beauvilliers qu'on pouvoit sûrement me parler de tout , avoua la vérité de ce que je disois, et tomba incontinent sur les ministres. Il s'étendit sur l'autorité sans bornes qu'ils avoient usurpée , sur celle qu'ils s'étaient

Page 1