INTÉRIEUR DE LA FAMILLE ROYALE
M. le duc de Berry, né bon, doux, facile, en étoit extrêmement amoureux , et , outre que l'amour l'aveugloit , il étoit effrayé de ses emportements. M. le duc d'Orléans, comme on ne le verra que trop dans la suite , étoit la foiblesse et la fausseté même. Il a voit aimé cette fille dès sa naissance préférablement à tous ses enfants , et il n'avoit cessé de l'aimer de plus en plus ; il la craignoit aussi ; et elle , qui sentoit ce double ascendant qu'elle avoit sur l'un et sur l'autre , en abusoit continuellement. M. le duc de Berry, droit et vrai, mais <^ui étoit fort amoureux, et dont l'esprit et le bien-dire n'approchoit pas de celui de Mme la duchesse de Berry , se laissoit aller souvent contre ce qu'il pensoit et vouloit, et, s'il osoit la contredire, il en essuyoit les plus terribles scènes. M. le duc d'Orléans, qui presque toujours la désapprouvoit, et presque toujours s'en expliquoit très-naturellement à Mme la duchesse d'Orléans et à d'autres, même à M. le duc de Berry, ne tenoit pas plus que lui devant elle , et s'il pensoit vouloir lui faire entendre raison , les injures ne lui coûtoient rien : elle le traitoit comme un nègre, tellement qu'il ne songeoit après qu'à l'apaiser et à en obtenir son pardon , qu'elle lui faisoit bien acheter. Ainsi , pour l'ordinaire , il donnoit raison à elle et à Mme la duchesse d'Orléans sur les sujets de leurs brouiUeries , ou sur les choses que l'une faisoit et que l'autre improuvoit, et c'étoit on cercle dont on ne pouvoit le sortir. Il passoit beaucoup de temps par jour avec elle , surtout tête à tête dans son cabinet.
On a vu (t. VI, p. 259) que le monde s'étoit noirci de fort bonne heure d'une amitié de père qui , sans les malheureuses circonstances de cabales enragées , n'auroit jamais été ramassée de personne. La jalousie d'un si grand mariage, que ces cabales n'avoient pu empêcher, se tourna à tâcher de le rendre infructueux ; et l'assiduité d'un père malheureusement né désœuvré , et dont l'amitié naturelle et de tout temps trouvoit de l'amusement dans l'esprit et la conversation de sa fille, donna beau jeu aux langues de Satan. Leur bruit fut porté jusqu'à M. le duc de Berry, qui, de son côté, voulant jouir en liberté de la société de Mme sa femme , s'importunoit d'y avoir presque toujours son beaupère en tiers , et s'en alloit peu content. Ce bruit de surcroît le frappa fort; cela nous revint à Mme de Saint-Simon et à moi (ceci n'arriva qu'au retour de Fontainebleau , pour ce que je vais raconter qui me regarde , mais je n'ai pas cru devoir y revenir à deux fois). L'importance d'un éclat qui pouvoit arriver entre le gendre et le beau-père sur un fondement si faux mais si odieux , nous parut devoir être détourné avec promptitude.
J'avois déjà tâché de détourner M. le duc d'Orléans de cette grande assiduité chez Mme sa fille , qui fatiguoit M. le duc de Berry , et je n'y avois pas réussi. Je crus donc devoir recharger plus fortement encore-, et voyant mon peu de succès , je lui fis une préface convenable , et je lui dis après ce qui m' avoit forcé à le presser là-dessus. Il en fut étourdi , il s'écria sur l'horreur d'une imputation si noire, et la scélératesse de l'avoir portée jusqu'à M. le duc de Berry. Il me remercia du service de l'en avoir averti , qu'il n'y avoit guère que moi qui le lui pût rendre. Je le laissai en tirer la conclusion que la chose présentoit d'elle-même sur