AU DAUPHIN ET AU DUC DE BEAUVILLIERS
pressai en ôtant cet obstacle , et je vis un homme intérieurement rendu à cette condition. Alors je m'arrêtai , parce que je sentis que tout dépend oi t de cela , qu'il s'agissoit , par conséquent , d'y travailler avant toutes choses , et que , connoissant la légèreté de M. le duc d'Orléans , et ce détestable héroïsme d'impiété , qu'il affectoit bien plus encore qu'il n'en avoit le fond , je ne pouvois me répondre de réussir.
Je ne différai pas à l'attaquer , et je n'eus aucune peine à le faire sincèrement convenir de tous les solides avantages qu'il trouverait, outre la considération présente , de son union avec le Dauphin , et ce qui étoit inséparable avec le duc de Beauvilliers. De l'aveu, je le conduisis aisément au désir, que je crus devoir aiguiser par la difficulté que lui-même sentoit bien résulter de ses mœurs et de sa conduite. Je le ballottai, longtemps exprès là-dessus dans la même conversation. Quand je crus l'avoir assez échauffé et assez embarrassé pour pouvoir espérer le faire venir i mon point en lui proposant la solution que j'avois projetée , je lui dis que je m'abstenois de l'exhorter sur ses mœurs et sur ses opi-, nions prétendues, qu'il ne pouvoit avoir foncièrement, et sur lesquelles il se trompoit soi-même ; qu'il savoit de reste ce que je pensois sur tout cela, et que je n'ignorois plus aussi combien vainement je le presserons d'en changer; qu'aussi étoit-ce à moins de frais que je croyois qu'il pourroit réussir à l'union qu'il avoit de si pressantes raisons de désirer; que le moyen en étoit entre ses mains et facile , mais que , s'il se résol-j voit à le prendre, il ne falloit pas s'en lasser; et qu'en ce cas , je croyois qu'il ne tarderoit pas à en voir des succès qui, suivis et entretenus avec attention, le pourraient conduire à tout ce qu'il en pouvoit souhaiter.* Je l'avois ainsi excité de plus en plus, en le laissant au large sur le malheureux fond de sa vie ; je lui fis dans la même vue acheter l'explication de ce chemin et du moyen facile que je lui proposois sans le lui dire. Enfin après lui avoir doucement reproché que je ne l'en croyois pas capable, je me laissai vaincre, et je lui dis que tout consistoit en deux points : le premier d'être en garde continuelle de tout propos le moins du monde licencieux en présence du Dauphin , et chez Mme la princesse de Conti où le Dauphin alloit quelquefois , et d'où de tels discours lui pourroient revenir; que son indiscrétion là-dessus lui aliénoit ce prince plus dangereusement et plus loin beaucoup qu'il ne pouvoit se l'imaginer, et que ce que je lui disois là-dessus n'étoit pas opinion, mais science; que la discrétion opposée lui plairoit tant, qu'elle le feroit revenir peu à peu , en lui ôtant l'occasion de l'horreur qu'il concevoi t de ces choses, et de celui qui les produisoit, par conséquent la crainte et les entraves où sa présence le mettoit, qui se changeroient en aise et en liberté quand l'expérience lui auroit appris qu'il pouvoit l'entendre sans scandale , et se livrer sans scrupule à sa conversation , dont les arts, les sciences et des choses historiques entretiendroient la matière entre eux , et peu à peu en banniroient toute contrainte , et n'y laisseraient que de l'agrément. L'autre point étoit d'aller moins souvent à Paris , d'y faire la débauche au moins à huis clos , puisqu'il étoit assez malheureux que de la vouloir faire , et d'imposer assez à lui-même , et à ceux qui la faisoient avec lui , pour qu'il n'en fût pas question le lendemain matin.