‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 132 sur 378 · AFFAIRE DU CARDINAL DE NO AILLES · texte numérisé non relu

AFFAIRE DU CARDINAL DE NO AILLES

étoit resté le seul en vie des trois prélats qui avoient lutté contre l'archevêque de Cambrai lors de l'orage du quiétisme , et qui l'avo ient culbuté à la cour et fait condamner à Rome. Ce mot seul explique toute la convenance de la remise de l'affaire présente au Dauphin , livré absolument au duc de Beauvilliers , beaucoup aussi au duc de Chevreuse , toujours également passionné pour son ancien précepteur , élevé dans tous leurs principes sur la doctrine , et qu'ils espéroient bien rendre pareil à eux sur Rome , et sur les immenses terreurs du jansénisme et des jansénistes. Le Dauphin avoit pourtant montré plus d'une fois en plein conseil et avec éclat , sur des affaires très-principales que les jésuites y avoient en leur nom , que la justice et ses lumières prévaloient à toute affection , mais ils comptèrent gagner l'une et l'autre en celle-ci avec les deux ducs si puissamment en croupe et si unis au P. Tellier.

Raisonnant peu de jours après avec le duc de Beauvilliers , allant avec lui de Mari y à Saint-Germain , du renvoi de cette affaire au Dauphin , nous convînmes aisément de la nécessité de lui proposer un évêque pour y travailler sous lui et y exécuter ses ordres à l'égard des parties , et nous agitâmes les prélats qui pouvoient y être propres. Je lui nommai l'ancien évêque de Troyes. Plusieurs raisons me firent penser à lui. C'étoit un homme d'esprit et de savoir, qui avoit de plus la science et le langage du monde auquel il étoit fort rompu ; il avoit brillé dans toutes les assemblées du clergé , où il avoit souvent réuni les esprits ; il s'étoit trouvé à la cour dans des liaisons importantes et fort opposées , sans soupçon sur sa probité. Dans les affaires de l'Église , il s' étoit maintenu bien avec tous et avec les jésuites; il étoit neuf sur celle-ci, puisqu'il étoit démis et retiré à Troyes depuis nombre d'années; enfin sa droiture et sa piété ne pouvoient être suspectes à la vie toute pénitente qu'il avoit choisie très-volontairement, et dans laquelle il persévéroit depuis si longtemps. Toutes ces qualités jointes à un esprit poli , doux , facile , liant, insinuant, qui étoit proprement le sien, me paroissoient faites exprès pour remplir les vues de l'emploi dont il s'agissoit. J'expliquai ces raisons à M. de Beauvilliers, qui n'eut rien à m'opposer , sinon que M. de Troyes étoit ami du cardinal de Noailles ; et de cela je ne l'eu pus tirer , quoi que je lui pusse représenter. Je vins donc à un autre , et lui parlai de Besons, archevêque de Bordeaux, liant aussi, fort instruit, estimé, transféré d'Aire à Bordeaux par le P. de La Chaise, enfin ami des jésuites , et qui ne pouvoit être suspect.

Le duc ne rejeta pas la proposition , mais il me parla de Bissy , évêque de Meaux, comme du plus propre à travailler sous le Dauphin. Celui-ci n' avoit pas encore levé le masque; il s'entretenoit respectueusement bien avec le cardinal de Noailles , tandis que , de concert en tout avec le P. Tellier, il l'égorgeoit en secret auprès de Mme de Maintenon. Je m'élevai donc contre ce choix, et lui dis ce que je sa vois de l'ambition et des menées de ce prélat à Rome, étant évêque de Toul, des causes de son refus opiniâtre de l'archevêché de Bordeaux , qui le dépaysoit , et beaucoup d'autres choses que je ne répéterai pas et qui se trouvent 1. 1" , p. 327 , et t. III , p. 57 , pour la plupart. Alors M. de Beauvilliers m'avoua qu'il en avoit déjà parlé au Dauphin, et, sur ce que je m'écriai

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encore davantage , et que je lui reprochai ensuite plus doucement une dissertation inutile, puisque le choix é toi t fait, je i'ébranlai et je vis jour à joindre le Bordeaux au Meaux , dans ce travail sous le Dauphin. 11 n'est pas temps maintenant d'en dire davantage sur cette affaire.

Le roi étoit à Marly depuis la mort de Monseigneur , c'est-à-dire qu'il y étoit arrivé de Meudon la nuit du 14 au 15 d'avril, et il y avoit été retenu, comme je l'ai remarqué , à cause du mauvais air; que Versailles étoit plein de petites véroles , et par la considération, des princes sçs petits-fils. Il fut trois mois pleins à Marly, et il en partit le mercredi 15 juillet, après y avoir tenu conseil et dîné, passa a Versailles, où il monta un moment dans son appartement, et alla coucher à Petit-Bourg, chez d'Antin, et le lendemain à Fontainebleau, où il demeura jusqu'au 14 septembre. Je supprimerois cette bagatelle, arrivée à l'occasion de ce voyage, si elle ne servoit de plus eri plus â caractériser le roi. Mme la duchesse de Berry étoit grosse , pour la première fois , de près de trois mois, fort incommodée et avoit la fièvre assez forte. M. Fagon trouva beaucoup d'inconvénient à pe lui pas faire différer le voyage de quel-

3ues jours, ^i elle ni M. le duc d'Orléans n'osèrent en parler. M. le duc e Berry en hasarda timidement un mot, et fut mal reçu. Mme la duchesse d'Orléans , plus timide encore, s'adressa à Madame et à Mme de Maintenou, qui, toutes peu tendres qu'elles fussent pour Mme la duchesse de Berry, trouvèrent si hasardeux de la faire partir que, appuyées de Fagon, elles en parlèrent au roi. Ce fut inutilement. Elles ne se rebutèrent pas, et cette dispute dura trois ou quatre jours. La fin en fut que le roi se fâcha tout de bon , et que, par capitulation , le voyage se fit en bateau au lieu du carrosse du roi.

Pour l'exécuter , ce fut une autre peine d'obtenir que Mme la duchesse de Berry partiroit de Marly le 13, pour aller coucher au Palais-Royal, s'y reposer le 14, et s'embarquer le 15 pour arriver à Petit-Bourg, où le roi devoit coucher ce jour-là , et arriver comme lui le 16 à Fontainebleau, mais toujours par la rivière. M. le duc de Berry eut permission d'aller avec Mme sa femme; mais le roi lui défendit avec colère de sortir du Palais-Royal pour aller nulle part , même l'Opéra à l'un et à l'autre, quoiqu'on y allât du Palais-Royal sans sortir, et de plain-pied des appartements dans les loges de M. le duc d'Orléans. Le 14, le roi, sous prétexte d'envoyer savoir de leurs nouvelles , leur fit réitérer les mômes défenses, et à M. [le duc] et à Mme la duchesse d'Orléans, à qui il les avoit déjà faites à leur départ de Marly. Il les poussa jusqu'à les faire à Mme de Saint-Simon pour ce qui regardoitMme la duchesse de Berry, et lui enjoignit de ne la pas perdre de vue, ce qui lui fut encore réitéré à Paris de sa part. On peut jusçer que ses ordres furent ponctuellement exécutés. Mme de Saint-Simon ne put se défendre de demeurer et de coucher au Palais-Royal, où on lui donna l'appartement de la reine mère. Il y eut grand jeu tant qu'ils y furent pour consoler M. le duc de Berry de sa prison.

Le prévôt des marchands avoit reçu ordre de faire préparer des bateaux pour le voyage; il eut si peu de temps qu'ils furent mal choisis. Mme la duchesse de Berry s'embarqua le 15, et arriva avec la fièvre, à

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