‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 139 sur 378 · MORT DU DUC DE LESDIGUIÈRES · texte numérisé non relu

MORT DU DUC DE LESDIGUIÈRES

la tète , fort en faveur alors, qui le tirèrent d'affaire. Il conserva longtemps depuis ses emplois et ses amis , et quoique sa réputation eût fort souffert de son affaire, il demeura dans le monde comme s'il n'en avoit point eu. Il est sorti de ses bureaui force financiers qui ont fait grande fortune. Celle de Crosat , son caissier , est connue de tout le monde.

Le duc de Lesdiguières mourut i Paris à quatre-vingt-cinq ans, sans enfants, et en lui fut éteint ce duché-pairie. C'était un courtisan imbécile, frère des duc et maréchal de Créqui, qui n'étoient rien moins. J'en ai parlé sous le nom de Canaples, qu'il portoit lors du voyage de la maison de Mme la duchesse de Bourgogne au-devant d'elle à Lyon, où il commandoit , et à l'occasion de son mariage. Sa femme , qui tenoit beaucoup de l'esprit des Mortemart , eut la sottise de le pleurer. On se moqua bien d'elle : « Que voulez-vous , dit-elle , je le respectais comme mon père et je l'aimois comme mon fils. » On s'en moqua encore davantage ; elle n'osa plus pleurer. Elle avoit passé sa vie dans une grande contrainte avec Mme de Montespan ; ce mari la contraignoit encore davantage ; avec tout son esprit , elle se trouva embarrassée de sa liberté. Il avoit neuf miUe livres de la ville de Lyon , que le roi donna au duc de Villeroy. Canaples , cousin germain des Villeroy , avoit eu par eux le commandement de Lyon après l'archevêque de Lyon , frère du vieux maréchal de Villeroy, qui lui avoit fait donner douze mille livres par la ville. Canaples les eut en lui succédant. On l'ôta à force d'imbécillités. Le maréchal de Villeroy fit mettre Rochebonne à sa place avec mille écus , et c'est les neuf mille livres qui furent laissées à Canaples qu'eut le duc de Villeroy.

M. Pelletier, qui avoit été ministre et contrôleur général des finances, mourut à Paris à plus de quatre-vingts ans. J'ai suffisamment parlé de lui lors de sa belle retraite, qu'il soutint admirablement. Il avoit une grosse pension , voyoit le roi quelquefois par les derrières , qui le traitoit toujours avec beaucoup d'estime et d'amitié , et dont il a obtenu tout ce qu'il a voulu depuis sa retraite , et les établissements les plus considérables dans la robe pour sa famille.

Le chancelier perdit aussi son frère , accablé d'apoplexies , qu'il aimoit fort, quoique ce ne fût pas un grand clerc» mais un fort honnête homme , extrêmement riche par sa femme. Son frère l'avoit fait intendant de Paris, qu'il n'était plus, et conseiller d'Etat. Il laissa des enfants que leur richesse ni leur parenté n'ont pu sauver de leur peu de mérite et de la dernière obscurité.

Le vieux Serrant mourut aussi extrêmement vieux , dans sa belle mai-* son de Serrant en Anjou, où il était retiré depuis longues années. Il avoit été maître des requêtes et surintendant de Monsieur. Il était Bautru , bourgeois de Tours , extrêmement riche , oncle et beau-père de Vaubrun , grand-père de l'abbé de Vaubrun et de la duchesse d'Estrées. Son petit-fils, le chevalier de Maulevrier, Colbert par son autre fille, mourut en même temps de la petite vérole , fort aimé , estimé et regretté à la guerre, où il s'était fort distingué, et était devenu maréchal de camp fort jeune. Son père était frère de M. Colbert, mort étrangement,

16b MORT DE LA PRINCESSE DE FÙRSTEMBERG. [1711]

\ chevalier de Tordre , de douleur de n'être pas maréchal de France , qu'il méritoit. M. deLouvois, pour l'eu empêcher ne pouvant pia, lui fit donner l'ordre en 1688.

En même temps mourut aussi la princesse de Fûrstemberg. On a tu (t. II, p. 85) qui étoit son mari, qui fut le dernier de sa maison, des premiers et des plus anciens comtes de l'empire, et dont le père en avoit été fait prince , qui étoit frère de l'évêque de Strasbourg et du cardinal de Fûrstemberg. La princesse de Fûrstemberg étoit fille unique et fort riche de Ligny , maître des requêtes , et de la sœur de la vieille Tarnbonneau , et de la mère du duc et du cardinal de Noailles. Elle avoit été extrêmement jolie, faite à peindre, et quoique boiteuse, dont elle ne se cachoit point , elle avoit été une des meilleures danseuses de son temps. C'étoit la meilleure et la plus aimable femme du monde , dont elle étoit extrêmement, et d'une naïveté très-plaisante. Elle étoit amie intime de la duchesse de Foix , et logeoit et couchoit à Versailles avec elle. Un soir que Mme de Foix s'étoit amusée fort tard à jouer chez H. le Grand , elle trouva la princesse de Fûrstemberg couchée, qui, d'une voix lamentable, lui dit qu'elli^e mouroit, et que c'étoit tout de bon. Mme de Foix s'approche, lui demande ce qu'elle a; l'autre dit qu'elle ne sait, mais que depuis deux heures qu'elle est au lit, les artères lui battent, la tète lui fend , et qu'elle a une sueur à tout percer , qu'enfin elle se trouve très-mal et que le cœur lui manque. Voilà Mme de Foix bien en peine , et qui de plus , n'ayant point d'autre lit , va par l'autre ruelle pour se coucher au petit bord. En se fourrant doucement pour ne pas incommoder son amie , elle se heurte contre du bois fort chaud; elle s'écrie; une femme de chambre accourt avec une bougie-, elles trouvent un moine dont on avoit chauffé le lit , que la Fûrstemberg n'avoit point senti, et qui, par sa chaleur, l'avoit mise dans l'état où elle était. Mme de Foix se moqua bien d'elle, et toute la cour le lendemain.

Je ne sais comment un Allemand de la naissance de son mari l'avoit épousée. Il la planta là quelques années après , et s'en retourna en Allemagne, où il devint le premier ministre de l'électeur de Saxe, et gouverneur en plein de l'électorat quand ce prince fut en Pologne. Sa femme n'avoit jamais été assise, ni prétendu à l'être. Le cardinal de Fûrstemberg, fort en faveur , prétexta que son neveu la demandoit. Elle fit longtemps ses paquets et ses adieux : sur le point de partir , le cardinal de Fûrstemberg témoigna au roi sa douleur de la situation de son neveu avec sa femme , qu'il n'avoit osé mener en Allemagne , à cause de la més^ alliance ; que ses occupations l'empêchoient de se mêler de ses affaires domestiques; que sa maison s'éteignoit; que ces raisons le forçoient de la faire venir auprès de lui pour ne plus revenir en France; que ce lut seroit une grande consolation , et à son neveu un grand moyen de bien faire recevoir sa femme, si, en partant d'ici , le roi lui vouloit faire la grâce de la faire asseoir à son souper ; qu'il ne le demandoit qu'en prenant congé, et pour une fois unique. Le roi , accoutumé à ne rien refuser à un homme qui l'avoit ai bien eervi, et tant et si dangereusement souffert pour lu*, l'accorda 4 ce«e eonoition. SUe «'assit dnna, mais st garda bien de prendre congé. Le voyage parut différé. Incontinent après ,

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