‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 213 sur 378 · LE MARÉCHAL DE VILLEROY · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE VILLEROY

chose aisée avec le roi , ni facile à elle à choisir. A quelque point qu'elle se vit avec lui, tout lui paroissoit dangereux. Elle songeoit bien à multiplier les repas particuliers à Marly et à Trianon, encore plus que chez elle , pour la commodité de la promenade , et montrer plus d'objets par le service indispensable , et à y avoir souvent des musiques ; mais dans ce service indispensable , elle ne trouvoit rien dans les premiers gentilshommes de la chambre ni dans les autres grands officiers qui pouvoient suivre, mais qui ne suivoient guère là, de quoi amuser le roi. Le duc de Noailles, indispensable parce qu'il étoit capitaine des gardes en quartier, n'étoit plus en cette situation avec le roi ni avec elle depuis son rappel d'Espagne. Le maréchal de Villeroy lui parut le seul sur qui elle pût jeter les yeux : il avoit été élevé auprès du roi; il n'a voit bougé de la cour que pour aller aux armées ; il avoit été galant de profession , et le vouloit être encore ; personne plus que lui du grand monde toute sa vie; il l'avoit presque toute passée dans la plus grande familiarité du roi ; ils avoient cent contes de leur jeunesse et de leur temps, dont le roi s'amusoit beaucoup; le maréchal en avoit de toutes les sortes, il savoit ceux de la ville de tous les temps, il en savoit des femmes des frontières ; il se passionnoit de la musique , il parloit chasses ; toutes les anciennes intrigues de la cour et du monde lui étoient présentes; c'étoit une quincaillerie à fournir abondamment. Plus que tout, elle n'en avoit rien à craindre; et s'il prenoit du crédit, c'étoit un homme toujours sûr dans sa main à faire de lui tout ce qu'elle voudroit. Ces considérations la déterminèrent à faire tous ses efforts pour le raccommoder.

Le roi étoit demeuré en garde contre Harcourt depuis ses tentatives pour entrer au conseil; d'ailleurs ni familiarité ancienne, ni fatuité, ni vieux contes. Nul autre de ses grands officiers ne pou voit être compté pour l'usage qu'elle désiroit. Elle tira donc sur le temps, vanta les serviteurs de jeunesse et de toute la vie, l'attachement de toute celle du maréchal de Villeroy pour lui , sa douleur de lui avoir déplu , la longueur de sa pénitence, sa désolation de ne pouvoir être auprès du roi dans des moments si calamiteux , la douceur de se retrouver avec ceux avec qui on avoit toujours vécu , et dont on étoit sûr que le cœur n'avoit point de part aux fautes; en un mot, elle sut si bien dire et presser que tout ce qui étoit à Marly pensa tomber d'étonnement d'y voir paroître le maréchal de Villeroy le matin que le Dauphin mourut, et reçu du roi avec tout l'air d'amitié et de familiarité que la situation de son cœur et de son esprit lui purent permettre. De ce moment il ne quitta plus la cour, fut traité du roi mieux que jamais; incontinent après admis chez Mme de Maintenon aux musiques quand elles y recommencèrent , et lui unique , en un mot un favori du roi et de Mme de Maintenon , dont nous verrons les grandes et trop importantes suites.

L'espèce de la maladie du Dauphin , ce qu'on sut que lui-même en avoit cru, le soin qu'il eut de faire recommander au roi les précautions pour la conservation de sa personne , la promptitude et la manière de sa fin , comblèrent la désolation et les affres, et redoublèrent les ordres du roi sur l'ouverture de son corps. Elle fut faite dans l'appartement du

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