‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 215 sur 378 · LE DUC D'ORLÉANS ACCUSÉ · texte numérisé non relu

LE DUC D'ORLÉANS ACCUSÉ

Ja ne fus pas longtemps, malgré ma clôture , à apprendre d'ailleurs oe qui commencent à percer sur M. le duo d'Orléans. Ce bruit sourd , secret , à l'oreille , n'en demeura pas longtemps dans oes termes. La rapidité aveo laquelle il remplit la cour, Paris, les provinces , les recoins les moins fréquentés, le fond des monastères les plus séparés, les solitudes les plus inutiles au monde et les plus désertes , enfin les pays étrangers et tous les peuples de l'Europe , me retraça celle avec laquelle y furent si subitement répandus ces noirs attentats de Flandre , contre l'honneur de celui que le monde entier pleuroit maintenant. La cabale d'alors , si bien organisée , par qui tout ce qui lui conve noit se trou voi t répandu de toutes parts , en un instant , avec un art inconcevable , cette cabale , dis-Je, avoit été frappée comme on l'a vu , et son détestable héros réduit à l'aller faire en Espagne. Mais pour frappée, quoique hors de mesure et d'espérance par tous les changements arrivés , elle n'étoit pas dissipée. M. du Maine et ceux qui restoient de la cabale et qui continuoient de figurer comme ils pouvoient à la cour, Vaudemont, sa nièce d'Espinoy , d'autres restes de Meudon , vivoient. Ils espéraient contre toute espérance ; ils se roidissoient contre la fortune si apparemment contraire. Ils en saisirent ce funeste retour, ils ressuscitèrent; et avec Mme de Maintenon à leur tête, que ne se promirent-ils point, et, en effet , jusqu'où n'allèrent-ils pas ?

On a vu , je ne dis pas les desseins du Dauphin à l'égard des bâtards , parce qu'ils étoient secrets , mais combien lui et son épouse avoient désapprouvé leur grandeur, jusque sous les yeux du roi (t. V, p. 178 et suiv.). Ni l'un ni l'autre ne leur avoient pas paru plus favorables depuis. Le duc du Maine en espéroit si peu qu'il ne s'étoit point approché d'eux ; et ni par soi ni par Mme de Maintenon même , dont sa grandeur étoit l'ouvrage et qui avoit été le témoin affligé et embarrassé . au point où on l'a vu , de leur répugnance , ni par le roi même qui l'avoit si vivement sentie , et si humblement soufferte pour rémousser , il n'avoit osé depuis rien tenter auprès d'eux. Quoique en médiocre liaison avec son frère, et sur cela même , mais qui , une fois fait , avoit le même intérêt que lui de s'assurer de ne pas déchoir , et qui , bien aveo le Dauphin et la Dauphine par le rapport du monde et des parties , étoit fort à portée d'eux , rien par là n'avoit été essayé là-dessus. La duchesse du Maine , plus ardente que lui sur les rangs , s'il étoit possible , ne bougeoit de Sceaux à faire la déesse, et ne daignoit pas approcher de la cour.

M. du Maine, le plus timide des hommes, quoique le plus grand ouvrier sous terre, vivoit en des transes mortelles pour toutes ses grandeurs , et il avoit trop d'esprit encore pour ne pas trembler aussi pour »es énormes établissements peu sûrs à lui laisser , si on venoit à abattre le trône qu'il s'étoit bâti. Cependant ses enfants çroissoient, le roi vieillissoit; il pàlissoit d'effroi de la perspective que l'âge du roi rendoîtpeu éloignée, et que les transes mortelles de tout son être lui rapprochoient encore plus. Il n'avoit qui que ce fût auprès du Dauphin et de la Dauphine dont il pût tirer secours dans aucun temps ; il n'y voyoit aucun remède. Leur mort fut donc pour lui la plus parfaite délivranoe, et dans la même mesure qu'elle fut pour toute la France le malheur le plus

[ma] d'avoir fait empoisonise* le dauphin, 267

comblé. Quelle étoile ! mais quel coup de baguette! quel aubit passage des terreurs du sort d'Encelade à la ferme espérance de celui de Phaéthon et de le rendre durable 1 II se vivifia donc des larmes universelles; mais en maître dans les arts les plus ténébreux, je ne dirai pas les plu» noirs , parce que nulle notion ne m'en est revenue, il crut qu'il lui importait de fixer les soupçons sur quelqu'un , et c'était pour lui coup double et centuple d'en affubler M. le duc d'Orléans.

La convalescence de la disgrâce de ce prince auprès du roi encore mal affermie , et la mort des princes du sang d'âge à représenter et à parler , lui a voient valu ses immenses et dernières grandeurs, fin accablant ce même prinee d'une si affreuse calomnie , et venant à bout de la persuader au roi et au monde , il comptait bien de le perdre sans retour de la façon la plus odieuse et la plus ignominieuse ; et , si la même baguette qui l'avoit si heureusement défait de ce qu'il redoutoit le plus ne lut rendoit pas le même service a l'égard de M. le duo de Berry, il aven t. lieu de se flatter que oe prince ne résisteroit pas à l'opinion du roi ni à la publique; que la douleur de la mort de son frère lui feroit craindre, et haïr celui qu'il en c roi roi t le meurtrier; et cet obstacle rangé, les moyens ne manqueroient pas de circonvenir ce prince fait, et accessible par tant de côtés, comme il l'était. Réduisant M. le duc d'Orléans dans une situation aussi cruelle , sur laquelle il se proposoit bien d'entrer avec Mme sa sœur dans ses malheurs et de lui faire valoir par elle son assistance c'était un moyen de le tenir de court et de parvenir au mariage du prince de Dombes avec une de ses filles, sœur de lime la duchesse de Berry, à quoi tous ses manèges avoient jusqu'alors échoué, quoique appuyés des plus passionnés désirs de Mme la duohesse d'Orléans ni son adresse à éluder sans refuser.

Parmi les princes du sang, tous gens d'âge à compter pour rien, le duo de Chartres, sous l'aile de père et de mère, était d'août 1701 et n'a voit que neuf ans; M. le Duo était d'août 1692, il a voit vingt ans; le comte de Charolois de juin 1700, il n'a voit pas douze ans; le comte de Clermont de juin 1709, il n'avoit que trois ans; et le prince de Conti de juin 1704 , qui n'avoit que huit ans* U ne pou voit donc avoir à compter que M. le Duc , dont à vingt ans le roi ne f aisoit nul compte , et devant qui ce prince n'eût pas osé souffler, ni Mme la Duehesse non plus. Mme la Princesse , qui n'eut jamais de sens ni d'esprit que pour prier Dieu , trembloit devant sa fille, la duchesse du Maine ; elle avoit même remercié le roi en forme de ee qu'il avoit fiait pour les enfants de M. du Maine ; et son autre fille , Mme la princesse de Conti , avoit passé sa vie à Paris dans ses affaires domestiques , qui n'auroit osé approcher du roi. Mme de Vendôme n'existait pas , ni les filles de Mme la Duchesse , par leur âge , à l'égard du roi. C'était donc un champ libre fait exprès pour M. du Maine. Quel parti n'en sut-il pas tirer 1

Mme de Maintenon n'avoit des yeux que pour lui ; en hii se réunissoit toute sa tendresse par la perte de sa chère Dauphine. Sa haine pour M. le duc d'Orléans était toujours la même , on en a vu la cause et les fruits. Son nourrisson ai constamment aimé n'eut donc pas peine à lui netsuader ca oui flattoit cette bains, ce oui établissait à soi toutes ses

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