‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 277 sur 378 · À LAISSER LE ROI RÉGLER LES FORMES · texte numérisé non relu

À LAISSER LE ROI RÉGLER LES FORMES

instruction et tout concert des Anglois. Je revins auprès des deux princes à des réflexions de prudence et de timidité sur le danger que le roi pût découvrir ce commerce , et qu'il se prit à eux de la roideur des Anglois, et de leurs propositions de formes, qui, selon ses délicates et si sensibles préventions , attaqueroient aux yeux de toute l'Europe son autorité si chérie , et lui feroient recevoir l'affront de souffrir que celle de ses sujets la confirmât, et y parût nécessaire. Je les pressai sur le désespoir où le roi se trouveroit d'acheter la paix à ce prix, ou de continuer une guerre qu'il savoit si précisément ne pouvoir soutenir, et dont le poids l'avoit forcé aux conditions les plus honteuses et les plus dommageables, qu'il avoit môme vu mépriser, et de laquelle il sortoit par le moyen de l'Angleterre , sans qu'il fût plus question de lui en imposer que d'honnêtes. J'avois affaire à deux princes fort différents , mais tout semblables pour l'excès de la timidité. M. le duc de Berry , tenu de très-court depuis son enfance, étoit accoutumé à dépendre du roi jusque pour les choses les plus ordinaire* et les plus indifférentes, et à trembler cous ton moindre sérieux. M. le duc d'Orléans ne le craignoit guère moine, il étoit de plus si battu de 1 oiseau par les diverses aventures de sa vie, qu'il étoit tout aussi éloigné que M. le duc de Berry de s'exposer à sa colère. Ce furent les armes dont je me servis contre moi-même, et pour les ramener a ce que je voulus , en ruinant ce que j'avois édifié»

C'étott à quoi j'étois occupé, lorsque, tout à la fin du voyage de Fontainebleau , je fus averti de la chose du monde que pour lors je méritois témoins. Nancré y avoit fait quelques tours; il avoit écumé quelques mots de fins de conversations , interrompues par son arrivée deux ou trois fois, entre M. le duc d'Orléans et moi. Il avoit eu, comme je l'ai dit en son lieu , la charge de capitaine de ses Suisses , par Mme d'Argenton , sur Saint-Pierre , pour qui Mme la duchesse d'Orléans la vouloit alors, qui de pique le fit depuis son premier écuyer, contre le gré de If. le duc d'Orléans ; et cela avoit fait de grandes brouîlleries. Nancré étoit un bourgeois de Paris qui s'appeloit Dreux, de même famille que le gendre de Chamillart; mais son père avoit servi, il étoit devenu officier général avec estime et gouverneur de 11 avoit épousé en secondes noces une fille de La Baeinière, dont j'ai parlé ailleurs, et qui étoit sœur de la mère du premier président de Mesmes qui vivoit intimement avec eux. Nancré avoit beaucoup d'esprit. Il s'étoit lassé de l'emploi de lieutenant-colonel de je ne sais plus quel régiment, où il étoit parvenu par ancienneté. Il trouva cette porte pour en sortir. Il -vivoit dans la liaison la plus étroite avec sa belle-mère , vieille beauté riche et fort du grand monde de Paris. Elle alla loger avec lui au Palais- Royal , et elle y tint le dé. Lui se fourra tant qu'il put dans le monde. Il avoit ce qu'il falloit pour en être goûté , et la probité ne l'arrêloit sur rien. Il vouloit cheminer et être de quelque chose; les moyens ne lui coûtoient pas. 11 s'étoit fourré chez M. de Torcy. Il y chercha commission de parler à M» le duc d'Orléans sur les renonciations. Chagrin de n'en pas avoir l'honneur auprès de Torcy , il alla lui dire que c'ètoit moi

^ • Le nom cit en i^lanc dans àe manuscrit*

336 DUCS d'hamilton et d'aumont. [1712]

qui, entêté de pairie, lui tournois la tête sur les formes, et arrêtois la

Torcy , avec qui je n'avois pas la plus légère habitude , et qui étoit ami de beaucoup de gens avec qui je ne frayois pas , alla rendre au roi ce que Nancré lui avoit rapporté. Le roi en colère en parla à M. le duc de Berry , et lui cita ses auteurs. J'en fus incontinent averti par M. le duc de Berry même. Cela m'engagea à le prier de trouver bon que je ne le visse plus du tout pour ôter au roi tout prétexte , et que notre commerce se continuât par Mme de Saint-Simon et M. le duc d'Orléans, par qui il avoit toujours passé, en sorte même que je n'avois vu que peu et rarement M. le duc de Berry en particulier. Je ne pouvois en user de même sans éclat avec M. le duc d'Orléans , ainsi je me résolus à ce qui pourroit en arriver. Je me plaignis amèrement à lui de la scélératesse de Nancré, qui s'enîuit à Paris aussitôt, et ne reparut de longtemps. Le roi néanmoins ne me fit semblant de rien; et comme en effet je parvins à ramener les deux princes à se contenter de l'enregistrement fait en présence des pairs , cette friponnerie de Nancré et ce mauvais office de Torcy n'eurent aucune suite. Je le laissai tomber et ne crus pas devoir dire ni faire dire au roi quoi que ce soit là-dessus.

Quelque dépit et quelques obstacles que les alliés apportassent à la paix , les choses étoient tellement avancées avec l'Angleterre , que le duc d'Aumont fut nommé pour y aller en ambassade, sur ce que le duc d'Hamilton fut déclaré ambassadeur en France. M. d'Aumont étoit alors fort en liaison avec le duc de Noailles et moi , et j'aurai lieu d'en parler dans les suites. Il eut vingt-quatre mille écus d'appointements par an , vingt-quatre mille livres pour dédommagement de la perte du change , et cinquante-quatre mille livres pour ses équipages et pour trois mois d'avance. Il eut de plus cinq cent mille livres de brevet de retenue sur sa charge de premier gentilhomme de la chambre , et fut chevalier de l'ordre, seul et extraordinairement à une messe basse avant son départ. C'est le dernier que le roi ait fait.

Le duc d'Hamilton étoit un assez jeune seigneur, fort du parti de la reine et considéré. 11 étoit Douglas. Anne Hamilton , fille aînée du dernier Jacques, marquis d'Hamilton, avoit épousé Guillaume Douglas, comte de Selkirk. Le marquis d'Hamilton fut fait duc et chevalier de la Jarretière par Charles I er , et après diverses fortunes eut la tête coupée peu de jours après cet infortuné monarque. Charles II, son fils, après, son rétablissement, fit duc d'Hamilton ce comte de Selkirk, gendre du dernier duc d'Hamilton , qui n'avoit point laissé de garçons : et ce nouveau duc d'Hamilton eut avec la dignité presque tous les biens de son beau-père qui lui furent restitués, dont il prit le nom et les armes. C'est le grand-père ou le bisaïeul de celui dont il s'agit ici. Le parti contraire à la reine , outré de n'avoir pu empêcher la paix , se rabattit faute de mieux à lui faire toutes les sortes de dépits qu'il put. Hamilton avoit gagné un procès depuis peu en plein parlement contre milord Mohun , du parti contraire. Ce parti le piqua tant qu'il put, et le força presque malgré lui à se battre avec Hamilton. Mohun fut tué sur la place, mais Macartnay , qui lui servit de second , enfila sur-le-champ le duc d'Ha-

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