‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 29 sur 378 · TRAIT HARDI ET RAFFINÉ DE D'ANTIN · texte numérisé non relu

TRAIT HARDI ET RAFFINÉ DE D'ANTIN

et moi n'étions pas en mesure de nous entretenir d'affaires; le duc de Chevreuse demeura le seul à qui je pusse parler, mais tellement en général que je n'eus pas la liberté de lui avouer que j'eusse connoissance du projet du premier président d'Harlay, moins encore de tout ce qui se passoit sur cette base. Tel étoit le secret que le chancelier m'avoit imposé, ne me laissant que la simple liberté de parler en général à M. de Chevreuse, comme sachant bien qu'on pensOit à un règlement, comme le désirant , mais rien du tout au delà.

Nous étions à Marly. Ce séjour rendoit tout lent et incommode , et me faisoit un contre-temps continuel. Le chancelier , passionné pour sa maison de Pontchartrain , n'alloit presque plus à Marly , et n'y venoit que pour les conseils. Du mercredi au samedi , il étoit à sa chère campagne, l'autre partie à Versailles, pour être les matins au conseil à Marly et s'en retourner dîner à Versailles. Le lundi, qui lui étoit libre, il tenoit le matin conseil des parties, et le sceau 1 l'après-dînée , de sorte qu'il n'y avoit presque que l'après-dtnée du mardi d'accessible chez lui à Versailles. Nou? avions lui et moi beaucoup à conférer; ainsi tout étoit coupé et retardé, et nous jetoit sans cesse dans les lettres de l'un à l'autre. Les duos de Charost et d'Humières étoient à Paris; cela me sauvoit du juste embarras d'avoir la bouche fermée pour des amis intimes, dans un intérêt commun , et qui avoient le timon de l'affaire d'Épernon , auxquels néanmoins il fallut bien tenir rigueur jusqu'au bout.

D'Antin à la fin, informé par le chancelier de l'ordre qu'il avoit reçu du roi sur le projet ancien , après qu'Harcourt en eut parlé au roi , seconda la chose par un trait hardi de raffiné courtisan. Il avoit embarqué son affaire par des protestations au roi qu'il ne lui demandoit pour toute grâce que la permission , qu'il ne refusoit à personne , de pousser son procès. Cela ne l'embarrassa point quand il lui convint de changer de langage. Il dit au roi que son procès étoit indubitable, mais cependant qu'il croyoit que son crédit soutiendroit difficilement le nôtre; que deux autres choses lui faisoient aussi beaucoup de peine : la longueur qui le priveroit d'une assiduité auprès de sa personne, qui faisoit tout son devoir, tout son bonheur; et une aigreur qui lui attireroit tous les ducs , lui qui ne cherehoit qu'à être bien avec tout le monde ; que , quelque bonne que fût son affaire, il avouolt qu'il auroit toujours à contre -cœur de devoir son élévation à la justice de sa cause , au lieu de la recevoir de sa grâce et de sa libéralité , qui seroit la seule chose qui lui feroit plaisir; que ce plaisir même le toucheroit de telle sorte qu'il lui sacrifieroit de tout son cœur toute l'ancienneté qu'il avOit lieu d'attendre, et qu'il se verroit avec cent fois plus de joie le dernier pair par la bonté du roi , avec les bonnes grâces des autres , que le second par l'heureuse issue de son procès ; que ce n'étoit pas , encore une fois , qu'il

i. Il a été question du conseil des parties, t. I er , p. 435. Le chancelier tenait le sc«au arec des conseillers d'Etat et des maîtres des requêtes, et Fcellait après leur rapport le» édita et déclarations, lettres d'anoblissement, de légitimation, etc. Il pouvait rejeter les ordonnances présenlées au sceau, si elles étalent déclarées contraires aux lois du royaume. Voy. notes a la fin du volume.

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